Tigane de Guy Gavriel Kay

Que feriez-vous si on vous rayait de la carte ? Si vous viviez toujours dans le même monde mais que votre pays n’aurait plus le même nom, que plus personne ne se souvient de votre pays ? Que feriez-vous si on vous ôtez vos racines, ce qui vous fait ?

Guy Gavriel Kay enchante à nouveau le lecteur au travers de Tigane, œuvre majestueuse et magique qui nous emporte dans une Italie de la Renaissance remodelée par l’auteur. Au final, on oublie que c’est l’Italie version fantaisie. On oublie car il y a plus important… Il y a Tigane.

Devin, ténor dans la troupe de Menico di Ferraut, croise le chemin d’Alessan, flûtiste qui va jouer à leur côté, ainsi que de Catriana, chanteuse également. La petite troupe, grâce notamment à la voix magnifique de Devin, obtient le contrat pour chanter aux obsèques du comte Sandreni. Une consécration ouvrant la porte à bien d’autres prestations et installant une grande renommée pour la petite troupe. Cela aurait pu s’arrêter là. Si Alessan n’était pas en réalité un prince. Si Devin n’était pas ignorant de ses origines. Si tous ne vivaient pas dans la Palme, péninsule composée de neuf provinces, dont huit sont sous domination de tyrans. A l’ouest, quatre sont sous la coupe de Brandin d’Ygrath. A l’est, les quatre autres sont sous le joug d’Alberico du Barbadior. Une seule province n’est pas occupée : le Senzio. L’acceptation par le Prince de cette province de devenir un simple gouverneur a convenu aux deux tyrans. Deux magiciens sur un même territoire, un Prince avec des desseins bien particuliers, vous voilà vous aussi liés à la Palme et aux destins de tous ces hommes.

Comme dans tout GGK, tout commence par des rencontres. Les liens se tissent, les uns et les autres se lient pour ne faire plus qu’un. Ils se retrouvent pour mener le même combat et unir leurs forces par amour pour leur Patrie. Mais cette Patrie, c’est plus qu’un morceau de terre délimitée. Ceux sont leurs origines, leur passé, leur histoire. GGK choque, marque l’esprit en posant son histoire. Un magicien fou de colère aurait supprimé des mémoires le pays qui lui a résisté et a entraîné la mort de son fils bien-aimé. Ce pays n’est connu que de ceux qui y ont vécu. Tous les autres peuples ne peuvent même pas entendre son nom. Un génocide d’une certaine manière, la suppression d’une culture, d’un peuple, d’un pan de l’histoire. On est horrifié tout simplement. Et pourtant de tout cela quelque chose de plus grand pourrait en ressortir. C’est ce que GGK esquisse et parvient à faire.

On s’attache à tous les personnages et l’auteur est très doué pour nous confronter à des réalités désagréables qu’on préférerait ignorer. Vous pensez que Brandin est un tyran détestable ? GGK vous en fait un homme, capable d’amour et rongé par le chagrin. Un homme qui sur le coup de la colère a usé de sa force et de sa magie pour soulager sa souffrance. Il ne dira pas qu’il regrette. Mais on ne peut s’empêcher de voir au travers de certains de ses gestes, une certaine volonté de réparer les choses, une prise de conscience. Rien n’est tout blanc ou tout noir. L’homme est ce qu’il est, avec ses faiblesses et ses forces. Alberico est plus détestable que Brandin alors qu’au final il a été moins « radical ». On navigue, on oscille, on ne sait plus que penser. Du côté des méchants, on ne sait plus qui l’est vraiment.

Bien que Devin soit un des personnages autour duquel tout tourne, je me suis énormément attachée aux personnages secondaires auxquels GGK donne de la contenance Alessan en tête, porteur de tant de fardeaux et de tellement d’espoir. On le sent qu’il se bride, se prive pour rester sur le chemin qu’il s’est donné. Mais quand enfin, il se lâche et laisse son cœur parler d’autre chose que de sa patrie, il nous touche, nous émeut. Baerd, l’inséparable compagnon d’Alessan est lui aussi doté d’une sacré histoire. Mais vous n’apprendrez rien par lui car il est ce qu’il est : solitaire, renfermé, malheureux. C’est par des chemins détournés que vous découvrirez son histoire et vous recevrez comme un poignard en plein cœur en l’apprenant. Lui aussi va découvrir que l’amour peut apporter bien des choses et soulager bien des peines. Je ne vais pas tous les énumérer mais on ne peut que se souvenir d’Aliénor, de Rovigo, de sa fille Alaïs, de Marius… Tous à leur manière comptent même si ils ne restent que quelques pages. En contrepoids de Devin, une partie de l’histoire est vue par le biais de Dianora di Certando, femme du saishen (un harem ni plus ni moins) de Brandin sur l’île de Chiara. Sacré femme, perpétuellement déchirée entre l’amour et la haine. Un personnage très fort et très important pour l’histoire, porteur lui aussi d’une histoire riche. GGK soigne ses personnages pour le plus grand ravissement des lecteurs.

Tigane fait écho à des événements que nous connaissons. On ne peut pas s’empêcher de le rapprocher de certains faits historiques : le massacre des juifs (et autres populations opprimées) pendant la seconde guerre mondiale en premier lieu. Mais j’ai aussi pensé au génocide rwandais, arménien et malheureusement à tous les génocides qui ont été perpétués et sont perpétués encore aujourd’hui. J’ai une pensée particulière pour le Tibet, notamment par rapport au massacre de la culture. Les chinois ont en effet, dans leur volonté de convertir les tibétains, entrepris un massacre méticuleux de leur culture. Mais on peut aussi penser au massacre des statues de Bouddhas en Afghanistan. C’est avec un certain effroi qu’on réalise combien l’homme a déjà essayé d’anéantir son prochain en brisant sa culture… Et même si GGK ne l’a pas écrit pour dénoncer cela, on ne peut pas ne pas y songer.

Au final, on comprend que ce qui nous constitue ceux ne sont pas les frontières physiques que les grands dirigeants ont établi mais l’histoire commune que nous avons et qui nous lie tous ensemble, qui nous donne une identité commune. Je crois que Tigane m’a particulièrement marqué par le fait qu’aucun GGK  n’avait autant trouvé d’écho dans notre monde bien réel.

Je vous invite à lire également sur ce livre, l’article rédigé par Gaëtan ici.

Publicités

4 réflexions sur “Tigane de Guy Gavriel Kay

  1. Lintje 2 février 2012 / 16 h 54 min

    Je me souviens avoir adoré ce livre, d’avoir été plongée une fois de plus dans une autre époque dans un autre monde. Par contre je trouve que l’inspiration de l’Italie de la Renaissance n’est pas si marquante, on retrouve plus le coté historique de ses romans dans les lions d’Al rassan ou dans la Mosaïque de Sarance, je pense qu’il s’agit d’une évolution du style de l’auteur.
    Je suis contente que tu ai appréciée!

    • Maêlle 3 février 2012 / 9 h 56 min

      Je suis tout à fait d’accord, on sent très peu la marque de l’Italie de la Renaissance, à moins d’en avoir des connaissances pointilleuses contrairement aux Lions d’Al Rassan où on ressent très bien le côté « espagnol » de l’histoire… Ou effectivement dans la Mosaïque de Sarance où on ressent pleinement l’inspiration turque de l’auteur. Je ne sais pas si c’est une évolution de son style ou une envie d’être plus détaché de l’Histoire pour cette fois-ci. Enfin, quoique ça soit, j’aime toujours 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s