La grand-mère de Jade – Frédérique Deghelt

Alors que les vieux deviennent carrément un programme de campagne électorale, un « enjeux » pour les politiciens, il est bon de lire un livre comme « La grand-mère de Jade » qui vous montre, sans dénoncer, les dérives de notre société et la manière dont on traite nos vieux. D’ailleurs pour commencer, on ne dit plus vieux mais « personnages âgées » ou « troisième âge ». A croire que la vieillesse est une maladie honteuse qu’il faut cacher et combattre à coup de lifting, crème anti-rides et chirurgie esthétique. Devenir vieux est pourtant la conséquence naturelle et immuable de la vie. La vieillesse est l’étape avant la mort et c’est peut-être en ça qu’elle nous dérange tant. Elle nous rappelle que rien n’est éternel alors que nous cherchons précisément l’inverse. Ce livre est un peu tout ça et bien plus encore. Je m’offre quelques lignes encore pour vous parler de tout ce qu’il a en plus.

 => Jade, sur un coup de tête engendré par l’amour qu’elle porte à sa grand-mère, va enlever sa mamoune. Un kidnapping en bonne et due forme sauf que cette fois, la personne enlevée est consentante. Mamoune ne veut pas aller dans cette maison de repos qui a tout l’air d’un mouroir, que ses filles lui ont trouvé suite à son malaise. Alors elle se laisse embarquer par la fougue de sa petite fille et quitte sa Haute-Savoie natale pour aller vivre avec elle sur Paris. Une drôle de cohabitation commence où la plus surprise des deux sera la petite-fille qui va découvrir la femme derrière la grand-mère.

Par quoi commencer quand on a tout aimé ? Je suis obligée d’ordonner mes pensées pour ne pas vous en parler en partant dans tous les sens. Vous savez comme quand vous êtes amoureux depuis deux jours et que vous essayez de parler de la personne qui vous chamboule tant…

Tout d’abord les personnages : tout tourne autour de Jade, la petite-fille et Mamoune, la grand-mère. Toutes les deux sont très proches, la seconde s’étant énormément occupée de la première. Jade est une femme de notre génération : la trentaine, journaliste et parisienne. Elle vient de quitter Julien, l’homme qu’elle pensait être celui de sa vie et avec lequel elle vivait depuis cinq ans. Elle est en pleine remise en question quand son père, qui vit en Polynésie, l’appelle pour lui dire que sa grand-mère a fait un malaise et que ses tantes veulent la mettre en « maison de repos ». De manière impulsive, mue par cet amour profond et sincère qu’on éprouve pour les gens de notre famille dont nous sommes proches, elle va enlever sa grand-mère à cette destinée. Car sa grand-mère elle n’est pas malade, elle est juste vieille du haut de ses 80 ans. Mais aujourd’hui c’est ainsi : quand vous êtes vieux, on ne vous pardonne aucune faiblesse. La première qui a le malheur d’apparaître, devient prétexte pour un enfermement et pas toujours des plus gais quand vous êtes veuve avec une petite retraite et encore bien dans votre tête. Que vous avez toujours vécu dans votre montagne que vous aimez tant. Jade est convaincue que sa grand-mère va décrépir dans un tel endroit et on ne peut que la croire une fois qu’on découvre la mamoune en question ! Elle préfère encore lui proposer une aventure parisienne. Mamoune de son côté, pleine d’amour et de tendresse, comprend la décision de ses filles sans vraiment l’approuver mais sans la force de se rebeller pour autant. Jusqu’à l’arrivée de Jade. Nous passons tout au long du livre de l’une à l’autre de ses deux femmes magnifiques, avec une grande aisance et beaucoup de fluidité. On regarde évoluer sous la plume légère de l’auteur ces deux femmes de deux générations totalement différentes et pourtant qui vont devenir si proches. On voit Jade trouver dans sa mamoune des réponses aux grandes questions de la vie que l’on est tous amené à se poser un jour ou l’autre avec plus ou moins de difficultés : pourquoi sommes nous là ? Avec qui vivre l’aventure de la vie ? Pour aller où ? Comme une fleur qui ouvre ses pétales au soleil, Jade laisse éclore la femme qui est en elle et que mamoune a réveillé et stimulé par sa présence. Mamoune aussi s’épanouit sous nos yeux. Elle revit et évolue en même temps que sa petite-fille mais pas dans le même sens et pas de la même manière, vieillesse oblige. J’ai aimé la lucidité de mamoune sur ses faiblesses, inhérentes à son âge. Mamoune ne fait rien qui puisse la mettre dans une fâcheuse situation. Elle ne veut pas devenir un fardeau mais être utile à sa petite fille. Et elle le sera à bien des égards… La tendresse dans le personnage de mamoune, la vitalité dans celui de Jade sont communicatifs. On se plaît à suivre l’une et l’autre, à découvrir leurs pensées respectives sur un événement vécu en commun. Ce roman a deux voix nous délivre une belle partition de musique de la vie. Un vrai chant qui murmure et nous enchante pour continuer à tourner les pages. L’auteur suscite en nous l’envie de savoir ce qu’elles vont devenir, ce que cette cohabitation va bien pouvoir donner quand deux femmes n’ont pas du tout les mêmes aspirations pour l’avenir.

Une histoire riche, pleine : d’un postulat tout simple, l’auteur en a fait un roman riche. Trois mots me viennent à l’esprit pour retranscrire l’âme que j’ai trouvé dans ce livre.

L’enrichissement, celui des êtres humains. Ce sentiment d’enrichissement est constant dans l’idée même du livre : grâce à cette nouvelle relation, les deux femmes s’enrichissent mutuellement. Mamoune apprend la vie de la génération de Jade, les nouvelles technologies et les maux du monde. Jade apprend auprès de sa grand-mère, la sérénité, la patience, le calme, le fait de « prendre son temps », d’aimer les choses simples que les gens de son époque semblent avoir oublié. J’ai aimé cette idée où tout le monde a à apprendre des autres quelque soit l’âge.

L’amour est le thème central : l’amour d’une grand-mère pour sa petite-fille et d’une petite-fille pour sa grand-mère mais aussi l’amour passionnel qui unit deux êtres qui se rencontrent. J’ai apprécié l’idée que Jade refuse de renoncer à son rêve de prince charmant et en même temps la complexité qui réside dans ce refus de renoncer à un tel rêve dans une société qui semble ne plus trop y croire. La simplicité de mamoune à ce niveau met en relief les difficultés de Jade. Pour mamoune, j’ai adoré le fait que l’amour n’a pas d’âge. On peut aimer de nouveau quand on est vieux – du moment qu’on ne cherche pas à remplacer ce qu’on a eu mais à découvrir quelque chose de nouveau comme dit Mamoune – même si pour certains jeunes, à commencer par Jade, cela les dégoûte et les surprend.

La découverte est le troisième qualificatif que j’utiliserai pour parler de ce roman tant parce qu’il y a de la découverte entre les personnages que parce que pour moi aussi ce fut une découverte. Mamoune ne sait pas grand-chose de la vie de sa petite fille qu’elle va découvrir petit à petit. Mais le « choc » c’est la découverte par Jade de l’autre facette de sa grand-mère. Après avoir connu mamoune, elle va rencontrerJeanne, la paysanne qui a appris à lire et a « pris les livres pour amant » sans jamais l’avouer à son mari. Cela nous semble ridicule et pourtant replacer dans le contexte de son époque (Mamoune avait 20 ans en 1948 si j’ai bien calculé) l’érudition c’était encore pour les riches. Point final. Mais mamoune a découvert la lecture et j’ai franchement adoré « l’entendre » en parler. C’est beau un tel amour de la littérature ! Sans compter les anecdotes croustillantes quand elle raconte sa vie de lectrice cachée. Un vrai régal ! Ce secret que mamoune va révéler à Jade quand elle va lui proposer de relire son roman et de l’aider est le pilier de toute l’histoire. De l’aveu de ce secret va découler l’affirmation d’une nouvelle Jeanne.

La fin : Je m’y attendais un peu même si jusqu’au bout j’ai espéré quelque chose de différent… Mais cette fin rend le reste du livre encore plus intense. Je l’ai relu deux fois et après j’ai refeuilleté le livre, je me suis arrêtée sur des paragraphes que j’aime plus que d’autre notamment ceux de mamoune. Et ce n’est qu’après ça que j’ai pu vraiment fermé ce livre et mesuré combien il m’a plu.

Vous l’aurez compris, j’ai aimé ce livre d’une auteur que je ne connaissais pas du tout. Il m’a été offert par ma grand-mère paternelle que je remercie d’avoir pensé à moi pour cette lecture. Les valeurs véhiculées dans ce livre m’ont touché ainsi que cette idée récurrente selon laquelle quand nous sommes jeunes nous pensons sans cesse que nous avons la vie devant nous, et qu’une fois vieux, pour peu qu’on considère la vie comme un trésor et qu’on nous donne la chance de la vivre comme telle, on trouve qu’on n’a jamais assez de temps pour tout faire. Un hymne à la vie, l’amour et aux humains, un roman qui égaie la vie qu’on peut parfois trouver morose. Une lecture que je vous conseille fortement pour porter un autre regard sur ces vieux.

Bonne lecture !

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