Zones sensibles – Céline Bardet

   J’ai entendu parler de ce livre pour la première fois sur France Inter le matin lorsqu’il y avait une chronique littéraire (je ne l’entends plus ou alors ils l’ont changé d’heures)  J’ai toujours été fascinée par les institutions internationales : Tribunal Pénal International de la Haye, pour l’ex-Yougoslavie, celui qui a été créée pour le Rwanda… Bref, un sujet qui me plaisait à tel point que j’avais fais un travail de groupe au lycée sur la problématique de la place des USA dans le droit international. Alors quand le chroniqueur a parlé d’une juriste de terrain qui a travaillé pour plusieurs organisations internationales notamment pour combattre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, je me suis empressée de noter son nom et le titre sur un bout de papier. Il m’aura fallu plusieurs mois mais j’ai fini par le commander. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Le droit international est technique, même si le droit pénal international me plaisait je ne suis pas une spécialiste en ce domaine loin de là. Je craignais qu’elle ne soit trop « juriste » et donc abstraite. Mes craintes furent balayées dès les premières phrases. Un langage simple à la portée de tous. Nul besoin de connaître le fonctionnement des institutions, elle vous les explique rapidement et clairement par des mots courants. On comprend ce qu’elle nous raconte et cela permet de savourer. Il est clair que le thème est très spécifique, je doute que cela plaira à tout le monde. Moi j’ai adoré et dévoré son livre qui est une porte ouverte pour comprendre les organisations internationales qui interviennent dans le monde. Alors qu’elles nous paraissent éloignées et abstraites, on découvre leur intérêt et leur rôle partout dans le monde. Elle vous explique chaque affaire qui lui a tenu à cœur et c’est à travers le récit de son parcours professionnel que l’on découvre le fonctionnement du TPI de la Haye, les exactions commises lors de la guerre de Bosnie et la manière dont la justice internationale tente de fonctionner pour apporter des réponses et soulager les victimes. Malgré le nombre impressionnant de ces dernières, on constate rapidement qu’il y a peu d’affaires en cours et on imagine la frustration ressentie par l’auteur de ne pas parvenir à déférer plus de coupables devant les tribunaux. Mais là encore, elle tempère et explique la mentalité des balkans. Il est important, pour ne pas dire essentiel, de connaître le mode de fonctionnement de ces peuples. Leur mentalité est différente de la nôtre, leur histoire aussi, Céline Bardet nous donne les clés pour tâcher de les comprendre. J’ai aimé cette démarche pédagogique qui m’a fait aller à la rencontre d’un peuple, d’un pays (la Bosnie Herzégovine) qui est en pleine reconstruction. Malgré des élections et l’impression que tout se déroule bien, à travers les yeux de l’auteur on découvre l’envers du décor : tensions ethniques encore à leur comble, pays scindé en deux (entre la fédération de Bosnie-Herzégovine et la république des serbes de Bosnie) coupables de crimes durant la guerre qui croisent des survivants, des parents de leurs victimes dans la rue. Je vous laisse imaginer l’ambiance. D’ailleurs, le poids de cette ambiance se fait ressentir à la fin du livre et on comprend l’envie de partir. Céline Bardet se donne à fond dans son métier, on la suit avec grand plaisir mais avec elle on s’essouffle également. Le droit pénal international peut encore évoluer, l’aspect judiciaire peut encore largement être amélioré notamment grâce à des gens comme Céline Bardet, des gens de terrains, qui ont expérimenté ce qui a été mis en place. Ils sont les plus à même de faire changer les choses dans le bon sens : celui de la justice et de la démocratie.

   Il est clair qu’il faut croire en ces institutions et en leur combat. Ne pas y croire ôte tout intérêt à ce livre. Même si l’auteur fait preuve d’un enthousiasme sans bornes, elle n’hésite pas à pointer les défauts des organisations internationales. Elle n’est plus, grâce à son expérience, utopiste et naïve. Le fait qu’elle n’ait prêté allégeance à personne, qu’elle ait conservé son indépendance, lui offre une liberté de parole très appréciable qui devrait enrichir les organisations internationales. Elles ne devraient pas se sentir offensées par ces paroles mais au contraire, être l’image même de l’humilité car elles sont amenées à impacter la vie de plusieurs milliers de citoyens d’un pays. Là encore, il y a une marge d’évolution…

   Les conflits présentés dans le livre sont ciblés sur les Balkans puisque c’est dans cette région que l’auteur a principalement travaillé : le Kosovo et la Bosnie Herzégovine sont les principaux pays où son travail sur le terrain fut intense. On pense souvent aux guerres mondiales, on vous parle du tribunal de Nuremberg, mais on oublie que la guerre qui a déchiré l’ex Yougoslavie a eu lieu de 1992 à 1995, autrement dit il n’y a pas si longtemps que ça, des croates massacraient des musulmans, des serbes déportaient et tuaient des bosniaques, des bosniaques avaient des serbes comme prisonniers auxquels ils n’ont rien épargné non plus. Même si certains furent plus touchés que d’autres, la guerre n’a épargné personne et les horreur ont eu cours partout. Ayez le cœur bien accroché : viols systématiques, charniers, camps de déportation. La totale, une épuration ethnique qui ne dit pas son nom notamment par les serbes. On se souvient assez bien de Slobodan Milosevic mais j’ai découvert que le chef du camp de Luka aimait se faire appeler « l’Adolf serbe »… Comme quoi les plus médiatiques ne sont pas toujours les pires.

   Ne vous inquiétez pas si vous ne savez pas tout ce qui s’est passé : elle prend le temps d’expliquer à chaque fois pourquoi un conflit a éclaté, les tenants et aboutissants (c’est ainsi que j’ai compris pourquoi la Serbie refuse de céder le Kosovo en reconnaissant son indépendance…) et pour chaque personne poursuivie vous saurez ce qu’il lui ait reproché. J’ai appris aussi que Brcka n’était ni serbe, ni croate, ni albanais ni quoique se soit mais une supervision internationale, un lieu multi-ethnique et neutre. Car de par sa situation cette ville est essentielle pour les serbes mais serait normalement située sur le territoire de la fédération de Bosnie Herzégovine. On a réglé le problème dans les accords de Dayton qui ont décidé que cette ville ne serait à personne et à tout le monde à la fois. Il est clair que c’est facile à dire et à mettre sur écrit mais plus difficile à gérer au quotidien. Toutefois il faut se lancer un jour pour tenter afin d’améliorer une notion et de pouvoir l’appliquer ailleurs. Quand on y pense, il serait grand temps d’appliquer la même chose à Jérusalem…

   Petit point négatif : une carte des balkans aurait été utile ! A moins que vous ne connaissiez parfaitement la géographie de cette région du globe, je vous conseille d’en récupérer une sur internet avec la séparation en deux et avec la ville de Brcka d’indiquée.

   Le droit international peut donc être passionnant pourvu qu’il soit bien raconté. Loin d’un cours classique de droit, Céline Bardet fait passer pourtant énormément de notions de droit pénal et surtout… D’humanité. Proche des victimes, capables d’empathie et de compassion, femme de terrain déterminée, juriste extrêmement compétente, j’ai aimé découvrir cette femme et sa passion. J’espère qu’il en sera de même pour ceux qui décideront de se lancer dans la lecture de ce livre qui est contrairement à d’autres lectures, parfaitement ancré dans notre réalité…

L’auteur a un site avec un blog sur lequel elle ne semble pas trop active, peut-être l’est-elle plus sur sa page facebook. Il faut bien avouer qu’elle a un planning de travail plutôt chargé (son site).

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5 réflexions sur “Zones sensibles – Céline Bardet

  1. Celine Bardet 13 avril 2012 / 12 h 42 min

    Chère Maelle, ce matin je reviens d’une réunion et mon éditrice m’envoie le lien de votre blog en me disant de le lire absolument. Et la dans le métro (merci la technologie ! ) je me trouve emmenée dans la lecture de ce billet qui me touche au delà de ce que vous pourriez imaginer. Il y a quelques jours, étais a Nanterre ou j’ai parle aux étudiants et leur enthousiasme m’a transporte, je continue a voler en lisant ce que vous écrivez sur mon livre. Mille mille mercis pour cet hommage, mille merci pour avoir eu cette capacité a voir a travers ces lignes tout ce que j’ai voulu dire et faire partager. Effectivement avec le but de rendre aux gens le droit pénal international, de raconter ce travail sur le terrain qui est bien plus humain que procéduriers ou même politique, toutes ces personnes dont j’ai croise la route et que j’ai eu envie de mettre un peu dans la lumière. J ai déjà poste/twitte votre billet et mille fois oui, je suis bien d’accord j’ai été super nulle sur mon blog mais honnêtement beaucoup trop occupée. Cela dit, je me réorganise et je vais reprendre mon blog parce qu’il a tant de choses a dire… Merci Maelle, un profond et sincère merci parce que tous vos mots m’ont touchée vraiment de manière très forte et j’ai été très émue de vous lire. C’est le plus bel hommage a mon livre que j’ai lu. Sincèrement. Celine Bardet

  2. Celine Bardet 13 avril 2012 / 12 h 57 min

    oh et oui totalement d’accord pour la carte, cela ne nous ait pas venu a l’esprit et pourtant tellement évident. beaucoup de personnes m’ont fait cette réflexion, si le livre est réédité, j’en rajouterai une c’est sur promis ! Ps le livre va être traduit en anglais fin Juin ! Merci encore Maelle …

    • Maêlle 14 avril 2012 / 22 h 06 min

      Chère Céline, vos compliments me vont droit au coeur. C’est à mon tour d’être émue vous pouvez me croire ! A tel point que les mots me manquent pour vous dire combien je vous suis reconnaissante d’avoir pris le temps de m’écrire ce commentaire, alors que je me doute que votre planning est surchargé. Mille mercis à vous d’avoir su m’emmener dans les balkans à la découverte de ces peuples, à travers votre regard de juriste et de femme.

      Pour votre blog, je me doute que le temps vous manque pour le tenir à jour ! Dès que vous reprendrez, je serai au rendez-vous pour vous lire afin de continuer à garder mon esprit ouvert. Vos articles sont aussi agréables à lire que votre livre !

      Et enfin, merci à vous d’avoir écrit ce livre, merci d’avoir pris le temps de me répondre et de m’avoir complimenter. A travers tout cela je retrouve la femme qui ne peut s’empêcher d’aller voir un témoin délaissé par un procureur lors d’un procès… Avec mes remerciements les plus sincères, Maêlle.

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