Eureka Street ou une certaine vision de l’Irlande du Nord par Robert McLiam Wilson

   Très franchement, je ne pense pas que j’aurai lu ce livre si il ne m’avait pas été offert ou si il ne m’avait pas été conseillé. Bon en l’occurrence il me fut offert. Venant de Gaëtan (des singes de l’espace), je savais à quel genre de livre je pouvais m’attendre… Le plus dur n’est pas de le lire. Le plus dur va être de vous en parler et de susciter en vous l’envie de le lire.

eureka street

   Disons-le d’emblée, ça n’est pas le livre à acheter comme ça pour le fun. Il faut aimer le style ou à défaut adorer l’Irlande au point de pouvoir lire tout type de récit à son sujet. La quatrième de couverture vous apprendra que Jake, Chuckie et les autres vivent au quotidien dans une Irlande du Nord en proie à des attentats terroristes presque tous les jours. De chez nous, de loin, on pense qu’ils tentent de survivre. Et finalement on se rend compte que pour eux vivre à Belfast c’est comme vivre ailleurs. Ils se fichent des terroristes, réfutent la terreur que ces derniers cherchent à instiller. L’auteur choisit donc de commencer par vous conter la vie bien tranquille voire ennuyeuse de nos loustics. D’abord Jake, le beau gosse de la bande qui a un sacré problème avec les filles ainsi que tout le monde lui répète. Il y a bien Mary la serveuse du bar où il aime aller mais elle est avec Paul. Bon ça ne les empêchera pas de finir dans le même lit. Mais quand même. Voilà qu’il tombe amoureux. Et Jake a un souci : il a un vrai cœur d’artichaut prêt à tomber amoureux de la première fille qui lui fera la moindre remarque touchante, le moindre compliment. Il est comme ça Jake et on se prend à l’apprécier. Lui, son problème avec les filles et son chat. On en oublierait presque qu’il est chrétien avec tout ça… En parallèle l’auteur décide de raconter la vie de Chuckie Lurgan. C’est un super pote à Jake. A vrai dire Chuckie n’a réellement confiance qu’en Jake. Et ce dernier aime bien Chuckie. Et le fait que celui-ci soit protestant (mais en photo avec le pape, quand on aime la célébrité on ne compte pas les sacrifices…) ne change rien à leur rapport. Chuckie c’est tout l’inverse de Jake. Il est gros, laid et presque chauve. Le seul point commun qu’il a avec Jake c’est le peu d’argent sur leur compte bancaire. Et encore, Jake en a un peu plus dans la mesure où il travaille. Chuckie veut de l’argent mais pas travailler. Alors truc improbable, Chuckie va avoir une idée ingénieuse (que je vous laisse découvrir car elle est terrible et parfaitement à l’image du personnage) et il va s’enrichir.

   Mais comme pour la religion, ça change pas grand-chose. Jake sera toujours son plus fidèle ami. Et contrairement à celui-ci Chuckie va tomber amoureux de Max. Et Max de lui, aussi improbable cela soit-il. Et puis Jake et Chuckie vont retrouver Septic Ted, Slat et Donal Deasely au bar pour boire des bières et parler de tout et de rien. Parler des nouvelles initiales apparues sur les murs de Belfast : OTG. Mais surtout on ne parle pas des choses importantes. Pour contrer la terreur, il convient de bien l’ignorer…

   De tous, Jake serait le mieux placé pour parler de l’Irlande et des questions politiques et religieuses qui traversent le pays à ce moment là (les années 95 apparemment) – en raison de ses études – et pourtant il éteint systématiquement la radio lors des infos. Au final c’est Slat, l’avocat des nécessiteux qui se retrouve le plus confronté à la réalité de la « guerre » qui existe en Irlande. Mais il préférera parler des conséquences que des raisons. Au fond tout le monde sait pourquoi l’Irlande du Nord en est là. Et une grande majorité refuse que ces troubles viennent entacher leur quotidien.

   A côté de ce train-train décrit par l’auteur, on découvre également une autre facette de Belfast avec ses émeutes, son train pour la paix, ses serveuses qui viennent vous parler en irlandais pour montrer leur rejet de l’Angleterre et des britanniques, ses gamins (dont Roche que Jake et Chuckie vont connaître) délaissés et qu’aucun système social ne prend en charge. C’est une Irlande du Nord dans sa globalité que l’auteur vous invite à découvrir. Une ville, Belfast, qui concentre tout ce que l’Irlande du Nord a de mieux et de pire à la fois.

   Belfast… Un personnage à elle toute seule. L’amour de l’auteur pour cette ville transpire dans ces passages où Jake ou Chuckie, pris d’insomnies, admirent « leur » ville. Surtout Jake, qui régulièrement vous fera aimer la simple lumière des lampadaires qui éclairent les trottoirs de la ville. Une ville qui respire, vit, dort, se réveille au gré des hommes et femmes qui l’habitent, qui explose de temps en temps. Car c’est aussi ça la réalité de Belfast.

   J’ai trouvé que le livre se scindait en deux parties. La première partie, représentant un peu plus de la moitié du livre, n’est que le quotidien et le devenir de Jake et Chuckie. Puis vous avez un texte uniquement sur Belfast. Une ode à l’amour pour cette ville atypique. Et l’horreur d’un attentat perpétré dans une sandwicherie sans que la police soit prévenue avant pour l’évacuer avant l’explosion. Après la douce mélancolie romantique de Belfast, vous tombez dans l’horreur des cadavres déchiquetés, de l’odeur de la mort et de la poussière des gravats. Et l’auteur est encore « pire » puisqu’avant l’attentat il vous parle des victimes. Sans que vous le sachiez bien sur. Mais vous vous en doutez quand vous commencez… Des nouveaux personnages qu’on ne connaît absolument pas mais pour lesquels vous développerez rapidement une sympathie qui ne rendra l’attentat que plus horrible. Mais comme si cela avait réveillé l’histoire, vous vous retrouverez à vivre à cent à l’heure avec les personnages. Vous serez toujours avec Chuckie et Jake. Mais leur vie va sembler s’accélérer comme si tout d’un coup, ils prenaient tous conscience de l’importance de vivre. De l’importance des petites choses du quotidien. Une accélération qui vous emmènera jusqu’au cessez-le-feu.

   La force de l’auteur réside dans sa capacité à vous décrire un quotidien banal dans une ville qui ne l’est pas. Le décor qu’est Belfast est essentiel à l’histoire. Ailleurs, cette dernière perdrait de son intérêt. J’ai aimé découvrir la vie à cette époque moi qui suis – j’avoue – une grande ignorante de l’histoire de l’Irlande du Nord. Je pense que je sais comme tout le monde qu’il existait l’IRA et le RUC, les catholiques et les protestants, le terrorisme. Mais comment vivait les habitants de Belfast à ce moment là ? Qu’en est-il de la vie dans un pays en proie à des tensions religieuses et politiques aussi extrêmes ? C’est un pan et une vision de tout cela que l’auteur vous offre.

   Il est difficile de dire « j’ai aimé » ou « je n’ai pas aimé ». J’ai eu du mal à rentrer dedans mais j’ai fais l’erreur de lire de manière trop fragmentée au départ. Je pense qu’il faut pas hésiter à prendre deux bonnes heures devant soi et se lancer. Comme il faut un certain temps pour revenir dans l’histoire, je vous conseille fortement de ne procéder que comme ça. Ce n’est pas un livre qui tolère une lecture de 10 pages par 10 pages (du grignotage littéraire comme je dis) car à peine vous serez rentrer que vous arrêterez de lire, ce qui ne vous incitera pas à continuer. Avec le recul, je pense pouvoir dire que j’ai aimé même si cela ne fut pas une lecture facile. Pour finir, si vous êtes intéressés, je vous conseille fortement de vous renseigner un petit peu avant parce que l’auteur a le défaut de vous plonger directement dans l’histoire sans explication préalable : l’IRA, le RUC, les jeux de pouvoir… Prenez le temps de vous renseigner un peu pour ne pas vous sentir perdu (pour ma part j’ai du me renseigner après avoir lu 20 pages) sauf si évidement vous êtes déjà calés sur l’histoire de l’Irlande du Nord.

Bonne lecture !

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2 réflexions sur “Eureka Street ou une certaine vision de l’Irlande du Nord par Robert McLiam Wilson

  1. Gaëtan 5 janvier 2013 / 20 h 53 min

    Ravi de voir que le livre t’a plu pour finir. C’est un des rares livres que j’ai déjà relu plusieurs fois depuis la première fois où je l’ai lu il y a une dizaine d’années.
    En effet, il est assez original et peut-être difficile à entrer dedans mais c’est une totale immersion dans le Belfast de ces années-là. Tu en as parfaitement bien parlé !

  2. Lintje 10 janvier 2013 / 15 h 14 min

    Je trouve que tu as réussi à bien retranscrire l’ambiance de ce livre, a la fois ordinaire et singulier. C’est un livre qui m’a profondément marqué et une expérience que je conseil…

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