Robert Badinter & Victor Hugo

   Un titre d’article qui – je l’espère – va susciter la curiosité de mes quelques lecteurs. Qu’est-ce qu’un ancien ministre et un écrivain du XIXème siècle ont en commun ? Une conférence donnée par le premier au sujet du second. Et l’envie irrésistible de vous en parler…

   La ville de Poitiers (en raccourci pour ceux qui ne situent pas : le Futuroscope !) annonce à coup d’affiches gigantesques la venue de Robert Badinter au Théâtre Auditorium de Poitiers (communément abrégé « TAP ») pour donner une conférence sur la présence de la justice dans l’œuvre de Victor Hugo. De prime abord ça semble lourd et indigeste, mais ma curiosité fut piquée pour plusieurs raisons. D’abord parce que Robert Badinter est un (grand) homme pour lequel j’ai une certaine admiration et énormément de respect. Ensuite parce que je suis au service de notre chère Marianne (comprenez Dame Justice). Enfin parce que Victor Hugo reste un sacré écrivain, poète et homme de convictions. Vu sous cet angle on comprend mieux en quoi cette conférence pouvait bien attirer. Je trouvais une complice avec qui y allait, une grande fan de l’ancien ministre. Et nous voilà à pénétrer dans le grand théâtre où ni elle, ni moi avons mis les pieds jusqu’à ce soir. On en a entendu parler lors de sa création, lors des déboires qu’il a connu, mais jamais nous étions entrés en son sein. Ce sera chose faite.

   Je me range de l’avis de mon accompagnatrice et nous décidons de nous y rendre bien en avance. Heure annoncée de début : 19 heures. Heure de notre arrivée : 18 heures et déjà il y a un peu de monde. Au final, cela sera un raz de marée humaine, pour laquelle le théâtre fit une retransmission en direct dans une autre salle, faute pour celle dans laquelle se trouvera le Badinter en chair et en os, de pouvoir contenir tout le monde. Il attire les foules, il drague les manants, il fascine. On veut l’entendre dire ce qu’il a à dire sur la justice, sur Victor Hugo. On veut savoir, on veut apprendre. Et le voilà qui arrive, qui prend place sous une salve d’applaudissements. Les discours protocolaires et enfin la voix qui s’élève. Le silence se fit et soudain Victor Hugo apparaît dans la salle…

   Robert Badinter commence par avouer qu’il est « Hugolâtre ». Nous lui pardonnons de bonne grâce et sommes prêts à l’entendre parler de l’auteur des Misérables, de Claude Gueux, Du dernier jour d’un condamné pour ne citer que cela. Et le voilà, porté par la passion de son sujet, il nous déroule la vision de la justice de l’époque de Hugo. On la connaît un peu : le bagne, la misère, les prisons, les supplices, les tortures diverses et variées pour vous faire parler (appelé « la question ») et enfin la peine de mort. Évidemment que nous allons parler de la grande faucheuse à la lame d’acier que fut la guillotine en notre pays. Comment peut-il en être autrement quand c’est l’homme qui a défendu la loi sur l’abolition de la peine de mort qui en parle.

   L’ancien ministre alterne anecdotes sur Victor Hugo, comme son atypique parcours politique (il fut un des rares à passer de la droite à l’extrême gauche), et « analyse » des œuvres les plus marquantes. Il commence par le bagne et évidemment nous pensons à Jean Valjean. Il nous lit des passages des Misérables pour illustrer son propos, notamment celui du ferrement des bagnards, un spectacle auquel assiste Cosette. Parmi les classiques de la littérature française ancienne (il y a des classiques modernes, je persiste et signe, il n’y a pas que de vieilles œuvres qui soient classiques…) en voilà un que j’ai lu et aimé. Et j’aurai beaucoup aimé entendre tout le roman lu par les soins de M. Badinter… Mais nous passons aux prisons, à Claude Gueux, un homme qui a réellement existé et dont le conférencier nous narra rapidement la véritable histoire (pour information Robert Badinter en a tiré un opéra intitulé Claude qui sera mis en scène et en musique à Lyon…) . Et le combat de Victor Hugo pour faire admettre à l’Assemblée Constituante que la misère qui rôde ne fait qu’aggraver la délinquance. Que les peines exorbitantes ne font rien avancer. Et nous en arrivons au Dernier jour d’un condamné. Un livre que j’ai trouvé intellectuellement très intéressant mais que je n’ai pas « aimé ». Ce n’est pas un coup cœur mais j’y ai vu le réquisitoire de M. Hugo contre la peine de mort. Plutôt que nous raconter ce que le peuple sait déjà : le sang, la tête qui roule, l’auteur fait le choix de raconter l’attente de celui qui se sait condamné. C’est une nouveauté qui sera une force. J’ai appris alors que Victor Hugo, qui a écrit ce livre très jeune, ne l’a pas signé au début. Il ne faut pas oublier que ce grand monsieur était un poète accrédité par le roi Charles X. Or le livre est une contestation ouverte à une pratique largement appréciée par les monarques. Il attendra mais finira par trouver le courage de revendiquer la paternité de l’œuvre. Cela ne fera qu’augmenter l’aura de cette dernière. Cela ne fera qu’augmenter la haine que  lui voue un certain nombre de partisans de la punition définitive.

   Au delà des œuvres éditées, Robert Badinter prend plaisir à nous lire des notes que Victor Hugo a prise, des discours qu’il a rédigé rapidement à l’Assemblée où il siégeait. C’est un homme qui tient bon, qui se battra pour son fils accusé de délit de presse (sans succès quand à la peine puisque celui-ci purgera un an d’emprisonnement ferme, le maximum possible à l’époque) et qui finira seul. Victor Hugo a eu une vie longue durant laquelle il vit mourir tous ceux qui lui sont proches. Ne restera que 2 nièces et une fille folle. Mais jamais il ne cessa de siéger. Jamais il ne perdit de vue son combat. Marqué à jamais par des images de femme hurlant lors du supplice de la flétrissure (la marque au fer rouge) ou d’enfant de 10 ans emprisonné pour avoir volé un pain, l’estomac tenaillé par une faim inextinguible, il sera comme un phare dans la marée de la Justice. Celui qui, infatigable, porte ses idéaux sur le papier. Pour que personne n’oublie. Pour que tous se souviennent de l’horreur. Alors sa plume acérée va parcourir les pages pour nous donner des œuvres connues aujourd’hui dans de nombreux pays.

   Et on comprend alors, dans la passion qui anime Robert Badinter quand il parle de Victor Hugo, où il a trouvé la force d’affronter l’Assemblée Nationale en 1981 pour porter seul, face à une population majoritairement opposée, le projet de loi prévoyant l’abolition de la peine de mort. Et sans aucun doute la phrase de l’écrivain « Je vote l’abolition pure, simple et définitive de la peine de mort. » a-t-elle résonné tandis que M. Badinter, Garde des Sceaux, montait à la tribune et se lançait dans son discours. Ce sera sans concession aucune qu’il tiendra cette loi. Aucune dérogation possible : ce sera une abolition pure et simple. Et ça sera voté. Malgré le scepticisme, bien que personne n’y croyait vraiment, l’Assemblée vota pour l’abolition de la peine de mort puis le Sénat. Ça deviendra la loi du 9 octobre 1981.

   Voilà Robert Badinter qui termine en nous révélant que ce jour là, quand les résultats du vote sont annoncés, il est allé prendre place sur le siège que Victor Hugo a occupé en son temps à l’Assemblée. C’est aujourd’hui le siège du leader de l’extrême gauche. Mais peu importe, le geste n’a pas de sens politique. C’est un hommage à un grand homme, un libre penseur qui usa des livres pour porter ses idées.

   Robert Badinter a fait de même, il est aujourd’hui auteur de plusieurs livres et notamment « L’exécution » qui est le récit du procès de Claude Buffet et Roger Bontemps, et « L’abolition » qui est le récit de son combat pour l’abolition de la peine de mort. En 2006, sortira également sur le même thème « Contre la peine de mort ».

   Quand à Victor Hugo, si vous souhaitez vous pencher sur ces œuvres, en voici quelques unes : Les Misérables (je vous conseille également le film avec Depardieu dans le rôle de Valjean), Notre-Dame de Paris, Claude Gueux, Le dernier jour d’un condamné, Cromwell, Lucrèce Borgia

   Je tiens à dire également que Robert Badinter est très connu pour avoir soutenu la loi prévoyant l’abolition de la peine de mort. Pour les juristes, il est connu également comme étant celui qui a initié la loi organisant l’indemnisation des victimes d’accident de la route. Mais il est aussi celui qui dépénalisa les relations homosexuelles avec des mineurs de plus de 15 ans… Je vous mets son discours prononcé le 20 décembre 1981, que le maire de Poitiers nous a lu en introduction et qui trouve un écho tout particulier aujourd’hui :

« L’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par l’arbitraire, l’intolérance, le fanatisme ou le racisme a constamment pratiqué la chasse à l’homosexualité. Cette discrimination et cette répression sont incompatibles avec les principes d’un grand pays de liberté comme le nôtre. Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels comme à tous ses autres citoyens dans tant de domaines. La discrimination, la flétrissure qu’implique à leur égard l’existence d’une infraction particulière d’homosexualité les atteints – nous atteint tous – à travers une loi qui exprime l’idéologie, la pesanteur d’une époque odieuse de notre histoire. Le moment est venu, pour l’Assemblée, d’en finir avec ces discriminations comme avec toutes les autres qui subsistent encore dans notre société, car elles sont indignes de la France. »

  J’ai donc assisté à une conférence d’un homme passionné et passionnant sur un auteur connu et reconnu. Ce fut un moment fort agréable et qui appelle à quelques remerciements à l’attention de la mairie de Poitiers et à l’espace Mendès France pour avoir organisé cet événement. Je tiens à préciser 2 petites choses : l’entrée était libre et toute la conférence a été traduite en langage des signes. C’est assez rare pour être noté…

Bonne lecture,

Maêlle

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2 réflexions sur “Robert Badinter & Victor Hugo

  1. Lintje 3 février 2013 / 16 h 05 min

    Ton article confirme mon admiration pour ce grand homme qu’est Monsieur Badinter. J’ai également appris sur Victor Hugo dans la mesure où je ne connaissais pas forcément tout son combat !
    En tout cas je constate que la conférence était très intéressante et une mention spéciale pour la lecture qui a été faite en introduction !

    • Maêlle 4 février 2013 / 18 h 52 min

      Oui une conférence très intéressante, pleine de référence que j’ignorais aussi totalement. Je savais Victor Hugo engagé mais pas à ce point ! Je suis heureuse de partager toutes ces informations 🙂
      Et en effet, la lecture d’introduction est drôlement d’actualité hein…

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