Crimes de papier – retour sur l’affaire Papon – Johanna Sebrien & Jean-Baptiste B

   Événement incontournable de la planète BD (dont Ludo parlera surement beaucoup mieux que moi dans un prochain article sur Les singes de l’espace…) le festival international de la BD s’est déroulé comme à son habitude à Angoulême, du 31 janvier au 3 février. Malgré un week-end chargé je ne pouvais pas passer à côté de cet événement situé si près de chez moi. Alors j’y suis allée.

   Bon le mauvais jour (entendez donc le samedi) mais « à cœur vaillant rien d’impossible » ! Et la preuve, étant arrivés assez tôt, nous avons pu aller dans la bulle des grands éditeurs (Casterman, Glénat, Soleil, Dargaud et Cie) sans faire 1h30 de file d’attente… J’ai osé détourner les yeux de Hugault qui était en dédicace au vu de l’attente (comment ai-je pu faire ça ? Je l’ignore moi même et je ne m’en remets toujours pas !) pour découvrir avec surprise que Don Rosa (« La jeunesse de Picsou » qui a été rééditée il y a peu pour les ignorants) venait lui aussi (pour dédicace OU signatures selon affluence… Je vous laisse deviner ce que la majorité a du récolter !) J’ai donc eu l’espoir (insensé je le conçois) de voir Hiromu Arakawa débarquer à Angoulême (auteur des FMA pour ceux qui sont perdus) surtout en sachant que le créateur d’Albator, Leiji Matsumoto, était là !! Mais bon cessons là mes jérémiades et voyons l’essentiel…

   J’ai eu le coup de cœur ! Pour deux choses. D’abord l’exposition au sein du palais de justice d’Angoulême « Au nom de la loi ». J’ai trouvé ça extrêmement bien et intelligent qu’un palais ouvre ses portes lors d’un festival d’une si grande renommée surtout pour accueillir une exposition qui est là pour expliquer beaucoup de choses à travers les illustrations du 9ème art. Très bien montée et intéressante, elle restera un de mes moments privilégiés du festival. Mon second coup de cœur a une couverture, du papier à l’intérieur, raconte une histoire drôlement bien dessinée… Comment ça j’ai craqué ? Pas du tout ! J’ai juste pas pu m’empêcher de fondre et d’acquérir « Crimes de papier ». Un roman graphique selon l’éditeur (qui est Acte Sud – l’an 2) qui se révèle un vrai petit bijou. Surtout quand il s’orne d’une dédicace du dessinateur devant lequel je suis restée baba (et sans doute totalement idiote) la langue plombée impatiente de voir le dessin ! Bon j’ai quand même réussi à me fendre d’un merci après un « super » et d’un « bonne continuation-bon courage ». Quel exploit… Promis la prochaine fois je ferai mieux.

J'adore !
J’adore !

   Donc pour le festival, si vous voulez connaître les heureux gagnants c’est par , pour ma critique ne bougez pas elle débarque !

   Ce livre est avant tout une saisissante plongée en noir et blanc dans les affres de la seconde guerre mondiale jusqu’au verdict de condamnation de l’ex-préfet Maurice Papon. 10 ans de réclusion criminelle. Ça semble pas cher payé, mais pour un homme alors âgé de 87 ans cela revient à voir sa mort en prison. Son procès restera l’un des plus longs de l’histoire de France. Il ne faut pas occulter la difficulté à déclarer responsable et donc coupable un homme en particulier, de la déportation et de la mort de milliers de juifs alors qu’il revendiquait n’avoir fait que son travail… Un rouage dans une machine qui le dépassait…

couv

   Après quinze ans de procédure, la chambre d’accusation (ancienne dénomination de l’actuel chambre de l’instruction) de la Cour d’appel de Bordeaux a décidé de renvoyer Maurice PAPON, ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde sous l’occupation, devant les Assises. En octobre 1997 débute 6 mois de procès où Papon affrontera les questions du Président de la cour et des avocats des parties civiles sans coup férir, convaincu d’être droit dans ses bottes. Un procès fleuve (petit article qui récapitule plutôt intéressant et pas trop long 🙂) qui doit permettre aux jurés de décider si oui ou non Maurice Papon est complice de crime contre l’humanité et d’assassinat. Savait-il pour la solution finale ? C’était LA question essentielle.

   Loin de s’appesantir sur le procès en lui même, auteur et dessinateur décident de raconter une histoire romancée qui s’intègre dans la vraie Histoire : celle, si classique pour cette période, d’un homme juif qui voit la femme (non juive) qu’il aime, embarquée par ses parents loin de lui. Le voilà seul et décidé à suivre sa propre voix. Il a perdu ses parents lors d’une rafle. Il enterre sa mère et apprend la déportation de son père. Sauve in extremis sa sœur. Et il « prend le maquis » pour entrer dans la Résistance. Une fois la guerre terminée, Arthur ne peut s’ôter de la tête l’image de ses parents perdus à jamais. Il veut comprendre ce qu’il s’est passé en Gironde. Comment des policiers français ont-il pu arrêter et – parfois tuer – d’autres français ? La question est lancinante et la réponse semble évidente : ils n’avaient guère le choix. Au final c’est un peu ça la grande machine hitlérienne : chacun faisait ce qu’on lui demandait de faire de peur de finir la peau trouée de balles. La France a collaboré, c’est un fait. Pétain a été jugé, Laval également. Pourquoi Papon en plus ? Surtout que les dossiers des fonctionnaires ont été étudiés après la guerre et que De Gaulle a fait le choix de ne pas les poursuivre. Autant vous dire que M. Papon a fait une brillante carrière, montant même jusque sur la chaise de ministre du budget. Mais Papon a signé des ordres qui laissent à penser qu’il était un collaborateur zélé, un homme qui savait pertinemment qu’en étant chargé de « la question juive » (c’était un service de la préfecture à l’époque…) il pouvait être amené à faire massacrer des milliers de juifs et autres déportés. Un homme qui avait entre ses mains des papiers allemands sur lesquels figuraient des « quotas » de juifs à fournir. Un homme qui aux yeux des victimes, ne pouvait ignorer et n’a fait qu’apporter de l’huile à la mécanique nazie.

   Au travers de ce livre, vous allez découvrir en accéléré la guerre et ses horreurs, avant de suivre l’enquête difficile de notre cher Arthur qui n’a jamais revu son amour de l’époque et qui ignore tout de son devenir. On va lui en mettre des bâtons dans les roues quand il va commencer à s’intéresser aux archives de la Gironde. En faisant cela, sa curiosité n’en est que plus attisée…

   Clairement, j’ai fini la BD totalement frustrée ! J’en voulais encore. J’ai été tellement happée dans l’histoire que je l’ai lue d’un bout à l’autre d’une traite. Je n’avais qu’une envie : continuer. Savoir. Apprendre. Découvrir. Car c’est tout cela que cette BD m’a apporté. Bien qu’étant dans mon domaine, les grands procès comme celui-ci n’étaient pas étudiés. Ce roman m’a donc apporté tout cela et bien plus encore : l’envie d’en savoir plus.

   Chacun se fera son opinion de la culpabilité de Papon. L’histoire ici se base sur les faits réels, à savoir qu’il a obtenu une libération sous contrôle judiciaire au début du procès en raison de la longueur prévisible de celui-ci, que sa culpabilité aura été reconnue, qu’il aura été condamné. Il est dommage qu’il ne parle pas de son évasion après son pourvoi en cassation… Finalement Maurice Papon purgera seulement quelques années en prison (condamné en 1998, il fut libéré en 2002) faisant le reste en résidence surveillée pour des raisons de santé. Il mourra le 17 février 2007 (article dans Libération à ce sujet). Encore aujourd’hui la culpabilité de Papon fait polémique. Surtout en sachant que le Conseil d’État a reconnu que l’État aussi était responsable et devait donc payer la moitié des dommages et intérêts auxquels Papon avait été condamné par les Assises. Une décision qui honore la haute cour mais qui du coup, ébranle l’idée d’une culpabilité fondée sur une responsabilité administrative…

   Le livre transmet la complexité de l’affaire sans pour autant vous embrouiller ce qui est un vrai coup de maître qui trouve son origine à mon sens, dans le fait que les événements ont été accélérés pour ne pas lasser le lecteur. Une lecture plus rapide de l’Histoire donc mais qui n’empêche absolument pas de l’apprécier. J’ai trouvé que le noir & blanc qu’arbore ce roman graphique colle parfaitement à l’ambiance de l’histoire qui y est déroulée. L’absence de couleur permet de garder un certain recul, comme une pudeur à l’égard des victimes et de notre personnage principal. Et puis, Jean-Baptiste B joue beaucoup sur les contrastes, usant de son talent pour faire parler ses personnages sans couleur. Ses traits sont soignés, ses visages terriblement parlant. La vieillesse d’Arthur est tellement flagrante quand on voit les sillons noirs des rides partout sur son visage… Et on se demande si il parviendra à voir la fin de ce procès si important pour lui.

   Finalement, la petite histoire s’imbrique parfaitement dans la grande Histoire et j’en suis ressortie époustouflée autant que frustrée. Maître Varaut (avocat de Maurice Papon durant ce procès) et les avocats des parties civiles se seront longuement affrontés pour défendre leurs intérêts respectifs. J’ai été impressionnée de voir qu’en seulement quelques bulles, Johanna Sebrien et Jean-Baptiste B parvenaient à décrire le président des assises comme un juge pertinent et perspicace qui a accompli un énorme travail d’éclaircissement dans cette affaire, cherchant toujours à comprendre au mieux les arguments de chacun. Délégation de signature mais pas de compétence notamment. Le président n’hésite pas à interroger. Je pense qu’il a fait un sacré travail au cours de ce procès afin que la justice soit rendue au mieux vu les circonstances exceptionnelles de ce procès.

   Ce fut un procès qui a tenu en haleine énormément de protagonistes, qui a nécessité une organisation et une rigueur irréprochables. On en pense ce que l’on souhaite mais ça demeure un procès historique et cela ressort dans le livre malgré que l’intégralité du procès n’ait pas été reproduite. L’essentiel y est pour saisir l’importance de celui-ci. Si vous souhaitez approfondir vos connaissances relatives au procès, voici quelques liens utiles :

http://www.ina.fr/economie-et-societe/justice-et-faits-divers/video/CAC96048332/maurice-papon-devant-les-assises.fr.html

http://www.matisson-consultants.com/affaire-papon/index02.php

http://www.matisson-consultants.com/affaire-papon/documents/doc_telecha.htm

http://www.larousse.fr/archives/pages/recherche.aspx?keyword=papon&base=jda%2Cchrono

   Des auteurs-dessinateurs inconnus, un éditeur chez lequel je n’avais encore jamais mis les pieds pour de la BD… Qui donne un super coup de coeur et un livre que je recommande vivement !

Bonne lecture !

edit : une petite interview de Johanna Sebrien qui permet de comprendre pourquoi cette histoire…

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5 réflexions sur “Crimes de papier – retour sur l’affaire Papon – Johanna Sebrien & Jean-Baptiste B

  1. Freytaw 7 mars 2013 / 13 h 39 min

    J’ai bien noté que tu as dit « Promis la prochaine fois je ferai mieux ». Je te mettrais les mots dans la bouche si je suis encore dans le coin, ou je lancerais la conversation, tu feras le reste ! :p

    Donc content de voir qu’au final, cette BD t’a plu ! Pour le coup, ça valait le coup cette petite dédicace ! Ils n’ont plus qu’à devenir célèbre maintenant !

    • Maêlle 8 mars 2013 / 9 h 06 min

      Oui ça valait le coup de passer par là, de s’arrêter et de faire la curieuse !!! 🙂

      La prochaine fois je prépare ma liste de questions à poser et je m’installe avec le thé et les petits gâteaux ! 🙂

  2. Johanna Sebrien 7 mars 2013 / 19 h 32 min

    Un grand merci pour cet article. Je comprends parfaitement la frustration évoquée par rapport au « j’en veux encore plus », sachez qu’elle était en partie voulue! :)) L’idée était de pousser le lecteur à explorer le sujet par lui-même s’il le souhaitait et je vois que ça a marché sur vous, ce qui est la plus belle des récompenses pour ma part.
    JB sera ravi, je crois, d’apprendre que vous étiez baba devant lui. Nous serons d’ailleurs présents au festival « Bulles en Haut de garonne » (à Lormont, à côté de Bordeaux) les 23 et 24 mars prochains. N’hésitez pas à venir nous voir, je suis sûre que vous retrouverez votre langue cette fois-ci, une fois l’émotion passée 😉

    Merci encore,

    Johanna Sebrien

    • Maêlle 8 mars 2013 / 9 h 15 min

      Un grand merci pour votre commentaire et pour cette découverte que fut Crimes de papier 🙂

      En effet, avec moi cela a totalement marché le « si vous vous voulez en savoir plus, cherchez par vous même ! ». Pour le coup, je suis totalement tombée dedans… Et ce fut un vrai plaisir ! C’est la première fois qu’un livre suscite en moi une telle envie d’en savoir plus une fois la dernière page tournée.

      Je note le prochain festival et tâcherai de faire mieux, ça devrait aller vu que j’ai déjà la dédicace 😉 Mais du coup… A quand le prochain à faire dédicacer ??? 🙂

      Avec plaisir pour l’article, vous le méritez largement tous les deux,

      Maêlle

  3. Johanna Sebrien 9 mars 2013 / 17 h 17 min

    Pour le prochain, je ne sais pas. Plusieurs projets en cours, mais pas encore signés donc je ne peux rien dire pour l’instant! 🙂
    Merci,
    J.

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