Les poissons ne ferment pas les yeux – Erri De Luca

   J’ai découvert Erri De Luca comme j’ai découvert Haruki Murakami (que les anglais voient bien décrocher le prix nobel de littérature) : sur les conseils de quelqu’un. Plus précisément, parce que les conseils ne suffisent pas toujours, grâce à l’enthousiasme de quelqu’un. Quand on me parle d’un livre avec envie, les yeux encore brillant du plaisir suscités par sa lecture, le tout avec une insistance qui semble dire que les mots ont trouvé leur limite et que maintenant il m’appartient de le lire pour comprendre, alors je lis. J’ai même tendance à me jeter dessus. Il m’aura fallu quelques heures à peine pour lire Les poissons ne ferment pas les yeux de Erri De Luca, son dernier livre en date. Je crois que comme la personne qui a suscité en moi cette envie de lecture, je vais avoir du mal à vous parler de ce livre. Il est parfois difficile d’exprimer un ressenti, une impression, une expérience. Mais je vais tâcher d’y parvenir pour vous donner à votre tour, à ceux qui ne le connaissent pas, l’envie irrépressible de découvrir cet auteur.

erri de luca

   L’idée peut paraître si simple : un auteur né en 1950 se souvient de ses 10 ans. Âge où il a connu une mue telle qu’il souhaite en faire un livre. Mais comme il le dit, cet enfant de 10 ans « Je peux l’écrire, le connaître non. » On se souvient tous de certains moments de notre enfance de par les traces qu’ils ont laissé en nous. Agréables ou difficiles, ils sont ancrés en nous comme autant de fenêtres par lesquelles regarder pour se rappeler qui nous étions. L’auteur se décrit, il raconte cet enfant qu’il fut. On déforme souvent nos souvenirs, alors l’auteur adopte un style très sobre, et semble ne vouloir nous parler que de ce qu’il se souvient avec précision. Son style est épuré, modeste mais parfois presque lyrique. Comme l’enfant qu’il était, il est souvent économe de mots. Les phrases sont courtes, fluides, il a assimilé la leçon de « la fille » : ne traîne pas, raconte.

   A 10 ans, son corps ne lui semble plus en adéquation avec son esprit. Il comprend les adultes grâce aux livres qu’il a lu. Il les connaît tant et si bien qu’il voudrait grandir pour qu’on cesse de le prendre pour un enfant. Mais son corps s’obstine à avancer lentement. Nous avons tous connu durant notre enfance une période durant laquelle nous ne souhaitions que ça : devenir (plus) grand. C’est exactement ce que l’auteur attend : que son corps se transforme pour refléter à l’extérieur ce qu’il est devenu à l’intérieur. Alors il va être prêt à tout, y compris à encaisser des coups pour pousser son corps à changer.

   Mais ces coups ne viennent pas tout seuls. Ce sera l’expérience de l’amour, « amore », qui va les faire pleuvoir sur son corps encore enfantin. Enfant, il n’aime pas le verbe aimer. Pour lui les adultes le conjuguent de manière trop excessive. Lui si discret, qui aime plus que tout être invisible, ne cautionne pas l’usage passionnel que les adultes font de l’amour. Mais quand il va lui même le rencontrer, il va comprendre pourquoi on peut en arriver à de tels extrêmes. Sans pour autant approuver, il va comprendre. C’est cela aussi devenir adulte, non ?

   Cet amour se découvrira grâce à une main. Ça tombe bien, son verbe préférer c’est maintenir. Je laisse le soin à l’auteur de vous dire pourquoi. Et cette main appartient à une fillette, qui lui apparaît comme une femme et non une enfant. Elle est le premier émoi, celui qui vous chamboule, vous électrifie. Il est l’amour totalement innocent et transcendant que l’on possède enfant. A cet âge, un simple baiser a une signification et une force comme il est difficile de le décrire. Mais en lisant cette histoire, je me suis dis que si on est capable de se souvenir d’un baiser, d’un simple baiser, alors c’est que celui-ci avait la marque de l’amour. Quelque soit l’âge, finalement, un baiser est la première marque d’affection que l’on porte à une personne. Et la « fillette » qui laissera en lui un tel souvenir, lui fera rencontrer la Justice et les animaux. Il a compris les adultes à travers les livres. Elle décrypte les adultes grâce aux animaux. Chacun sa méthode, les deux se rencontrent et sont finalement complémentaires. L’important est là : ils comprennent les adultes. Mais aussi les autres enfants : la jalousie qui rend violent, la Justice qu’il convient de faire appliquer, la générosité de celui qui semble au-dessus de tout cela. L’enfant devient adulte.

   Malgré les cinquante années qui séparent l’histoire et l’auteur, ce dernier nous emmène sans difficulté au bord de la méditerranée. Ne sentez-vous pas l’odeur du basilic dans la salade, le sel sur vos lèvres, le sable sous vos pieds ? Une certaine insouciance et un amour certain pour son pays ressortent avec force de ce récit. Quelques digressions émaillent l’histoire, quand on ne connaît pas l’auteur, on découvre des anecdotes sur sa vie. Loin de nous perdre, ces moments sont comme une manière de s’éloigner de ces 10 ans pour mieux y revenir. Comme un dessinateur qui termine un détail et relève la tête pour voir le dessin dans son ensemble. On sort la tête de l’eau un instant pour prendre une nouvelle bouffée d’air et on replonge dans les affres de la première décennie de l’auteur.

   Ce livre se raconte difficilement, d’une certaine manière il se vit. L’initiation, la découverte, l’auteur parle de lui mais s’adresse à tous car nous avons certainement tous connu ce moment.

   De tout le récit je retiens deux choses. J’ai énormément aimé l’idée de « phrase d’amour ». Cela semble enfantin, moi je l’ai trouvé beau. Et puis le rébus qu’il déchiffre : « Sans l’amour la volonté ne suffit pas. »

Bonne lecture…

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