Fugitives – Alice Munro

Je termine le challenge de Lune (JLNN pour ceux qui commenceraient par la fin…) par un recueil de nouvelles d’une auteur dont nous avons beaucoup entendu parler, et pour cause, elle a reçu le prix nobel de littérature. Pour ceux qui vivraient sur une autre planète, je précise qu’elle est la première auteure de nouvelles (principalement, elle a un roman à son actif) distinguée par ce prestigieux prix. Certains y ont vu une reconnaissance globale du « style » qu’est la nouvelle. Une nouvelle n’est pas un « mini-roman » ou un roman inachevé. La nouvelle est un genre à part entière dans lequel certains excellent et d’autres échouent au même titre que dans le genre romanesque. Peut-être parce que je me suis essayée dans le domaine de l’écriture, que je suis particulièrement sensible à ce style dans lequel il s’avère que je me sens bien, alors que j’ai commencé avec l’ambition d’écrire plutôt un roman… Là où le roman peut prendre son temps, développer personnages, paysages, ressentis, émotions, la nouvelle doit condenser, aller à l’essentiel, trouver le mot juste pour parler immédiatement au lecteur. On n’a pas le temps de s’étaler. La nouvelle va droit à l’essentiel. Et ce dernier varie d’une histoire à une autre : tantôt ce sera un personnage à découvrir, tantôt une émotion, parfois une histoire singulière. La nouvelle se concentre sur quelque chose en particulier. À sa manière, elle développe de manière intense, une chose bien précise définie par l’auteur. Et il ne faut pas perdre le fil de sa pensée, se laisser distraire par l’envie qui consiste à expliciter certaines choses, à en rajouter. Non. La nouvelle c’est aussi l’art de suggérer pour l’auteur et l’art de deviner pour le lecteur. Il est évident qu’Alice Munro est douée dans ce domaine. Indéniablement, j’adhère à la récompense qui lui a été décernée, elle la mérite, elle, mais aussi le genre tout entier qui est derrière. Pour autant, sur un recueil long de 382 pages, comportant 8 nouvelles, Alice Munro n’a pas souvent su me faire vibrer, me faire ressentir ce que j’espérais : des émotions intenses. Mais je vous invite à en parler un peu plus…

Le recueil a un thème. Derrière le titre de Fugitives, il regroupe que des nouvelles concernant des femmes. Des femmes qui sont au tournant de leur vie ou qui choisissent de créer un tournant dans leur vie. Des femmes qui veulent du changement, ou au contraire en ont si peur qu’elles le rejettent loin. Un thème qui me laissait penser que l’auteur allait réussir à me toucher en plein cœur. Malheureusement elle peine. Sauf pour une… Étant des extraits de vie de femmes, comme pris en plein vol, les nouvelles sont très difficiles à résumer. On a vraiment l’impression de rentrer spontanément dans la vie de ces femmes et d’en sortir à la fin de l’histoire. Très centrées sur les émotions ressenties par les personnages, cela rend d’autant plus difficile un résumé correct. Je vais donc tâcher de vous dire en quelques mots l’idée abordée dans chacune des nouvelles et vous en dire mon ressenti. Ça me semble plus simple que de résumer… A voir maintenant si je parviens au résultat escompté !

  • Fugitives : Carla sature de la vie qu’elle mène à l’heure actuelle. Elle rêvait d’une vie géniale et voilà qu’elle s’embourbe tant dans le domaine professionnel qu’avec son mari. Et si elle partait ? Si elle recommençait tout depuis le début ? Oui mais comment ? Et peut-on réellement partir comme ça ?

Qu’est-ce qui peut motiver une femme à tout quitter ? Voilà une question vaste et compliquée. Mon métier m’amène à côtoyer toutes sortes d’hommes et de femmes, parfois dans des situations extrêmement conflictuelles, parfois capable de sérénité face à des événements dépassant leur capacité d’entendement. Je vois des décisions prises, et ce n’est pas tant la décision qui est difficile à prendre que d’assumer les conséquences qui en découlent. Tout plaquer pour tout recommencer ne s’improvise pas, ça se prépare. Le confort, la sécurité d’une vie ne se quitte pas ainsi même avec beaucoup de bonne volonté. Il faut oser admettre que nous sommes insatisfaits, savoir ce que nous voulons faire pour y remédier et ensuite apprendre à faire face aux conséquences issues de la solution décidée. Alice Munro parle de cette prise de conscience, violente, qui est bien plus déterminante dans notre décision que notre simple désir. Bien qu’étant une idée qui me plaise, j’ai un caractère sûrement trop éloigné de celui de l’héroïne pour parvenir à m’identifier à elle, et aux choix qu’elle fait. Ce qui ne m’empêche pas pour autant de la comprendre.

  • Hasard, Bientôt, Silence : Juliet rencontre dans un train un homme qui va changer sa vie. Juliet retourne chez ses parents où elle ne trouve plus le refuge qu’autrefois, enfant, elle connaissait. Juliet se retrouve seule, remettant en cause la femme qu’elle a été, cherchant des réponses à des questions trop compliquées pour en avoir.

J’ai réuni ces trois nouvelles et en parlerai ensemble car elles concernent le même personnage. J’ai tendance à préférer un personnage par nouvelle. Je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire, à la suite, trois nouvelles concernant le même personnage à différents stades de sa vie. La première est encore dans l’idée de « changer sa vie ». Comment une rencontre peut vous bouleverser, changer votre vie entière, vous détourner des chemins que vous vous étiez jurés de suivre. Et faire de vous une nouvelle femme d’une certaine manière. La seconde garde le même thème mais le changement ne touche par le personnage mais son environnement : la vieillesse de ses parents, notamment sa mère. Les changements au sein du couple que forme ses parents mais aussi les changements dans la société. Les choix de vie de chacun et les différences entre les générations. La troisième revient à l’idée de changement avec violence. Un changement radical, définitif que je vous laisse découvrir. Un changement qui va plus détruire que construire tout en étant déterminant dans la vie de Juliet. Un changement qui va l’affecter mais sur lequel elle n’a aucune prise. Il est intéressant de découvrir le même personnage à des stades différents de sa vie. Toutefois cela donne plus l’impression de lire une longue nouvelle scindée en plusieurs parties plutôt que trois nouvelles distinctes. Le fait que les trois phases de la vie de Juliet qui sont étudiées soient aussi différentes, permettent de ne pas penser que c’est un roman qui n’est pas développé. Mais je me suis tout de même fais la réflexion que le personnage de Juliet aurait pu être encore l’objet d’une plus longue découverte. Au final, quand je suis arrivée à la fin de la troisième nouvelle, j’ai ressenti un certaine frustration, ce qui me laisse penser qu’user du même personnage n’est peut-être pas bénéfique…

  • Passion : Grace, serveuse dans le restaurant d’un petit village près d’un lac, entouré de résidences secondaires, raconte un moment de sa vie. Sa rencontre avec monsieur et madame Travers et leurs enfants, qui va être un véritable bouleversement.

Alice Munro suit le fil rouge qu’elle s’est donnée. Là encore, Grace va connaître un événement majeur dans sa vie qui va lui permettre de donner à celle-ci une toute autre direction que celle qu’elle prenait. Elle va flirter, rencontrer une femme formidable, déchanter, faire une virée totalement impromptue et pleine de passion autant que de folie. Cela va se terminer par un événement tragique mais dont va ressortir pour elle une nouvelle vie. Qu’elle fait le choix de saisir plutôt que de laisser passer sa chance. Une femme au caractère bien trempé qui se laisse beaucoup porter par son instinct. J’ai aimé son côté non conformiste, battante et fière du peu qu’elle possède. C’est une histoire assez sobre en terme d’émotions, je l’ai trouvé plus « psychologique » notamment pendant la virée en voiture, le moment fort de l’histoire propice à toutes sortes de réflexion pour le personnage. Mais des réflexions très neutres, presque objectives, comme une si l’héroïne était étudiée de l’extérieur.

  • Offenses : Lauren est la fille d’Harry et Eileen. Elle s’installe avec ses parents dans un village où son père devient le responsable du journal local. L’enfant va nourrir des liens d’affection avec une femme au bar-cafétéria de l’hôtel du village. Mais petit à petit l’enfant va prendre peur…

Clairement, cette nouvelle m’a mise mal à l’aise et détone complètement parmi les autres. Je l’ai lue plus par acquis de conscience que par envie. D’abord parce que l’enfant, qui est le personnage le plus important de l’histoire, a une manière d’être, une capacité d’analyse qui m’a semblé complètement impossible (nous ne sommes pas dans la science-fiction là…) Ensuite le comportement du père m’a un peu dérangé, notamment certains passages où il explique à l’enfant des moments de sa vie et de celle de sa maman qui, à mon sens, ne devraient pas être contés à une enfant si jeune. Bref, je ne vais pas continuer plus longuement, vous l’aurez compris, celle-ci je ne l’ai pas aimée.

  • Subterfuges : Robin est infirmière, elle vit avec sa sœur Joanne qui est gravement malade depuis sa plus tendre enfance. Pas d’hommes dans leur vie, si ce n’est Willard qui vient jouer aux échecs avec Joanne de temps en temps et qui garde un œil sur les deux jeunes femmes, en souvenir de l’amitié qui unissait leurs parents respectifs. Un jour, Robin, qui va une fois par an s’offrir une pièce de théâtre, va faire une rencontre qui va la chambouler.

Ma préférée, c’est indéniable. Robin m’a beaucoup plu, cette femme qui assume sa situation et envers laquelle les gens ont des regards admiratifs parce qu’elle s’occupe de sa sœur. Sa volonté d’indépendance et de culture qui l’amène à se rendre une fois par an au théâtre pour y admirer une pièce de Shakespeare ou d’un autre grand auteur. Sa naïveté, son innocence face à l’homme qu’elle va rencontrer et qui va l’aider. Le chamboulement qu’elle va ressentir quand il va l’approcher et la toucher en plein cœur. De toutes, c’est celle-ci qui m’a le plus touchée. Mon côté romantique sans aucun doute. J’ai aimé l’espoir qui émane tout au long de cette nouvelle. Un espoir que la jeune femme nourrit, voir mourir, puis la compréhension qui vient le remplacer. Elle se ressaisit, se bat, vit mais avec toujours une petite touche de mélancolie. Je crois que j’ai tout aimé, tant l’héroïne que l’histoire qui se déroule avec beaucoup de douceur. Loin de la folie, nous sommes dans une tendresse passionnelle que j’ai trouvé très belle. Robin a une sobriété qui la rend élégante.

Peut-être que mon attachement à cette histoire s’est renforcé car elle a pris une signification particulière. Elle est attachée à un moment qui fut plein de tendresse et de douceur, sur un banc au soleil dans une grande ville de France, lieu atypique mais magnifique où j’ai conté un morceau de la vie de Robin à une personne extraordinaire… Parce que Alice Munro a su trouver les mots justes pour expliquer la place que peut prendre une personne dans sa vie sans pour autant partager chaque jour avec elle.

  • Pouvoirs : Nancy est une jeune femme qui conserve une certaine insouciance et un côté enfantin. C’est une blague qui va l’amener à rencontrer son mari, un médecin dont le sérieux contraste avec sa légèreté. Elle va également nous parler de Tessa, son amie avec qui elle partage peu de choses mais qu’elle considère comme telle.

Une histoire où l’amitié a presque plus d’importance que l’amour bien que celui-ci soit également présent. Nancy est l’élément principal de l’histoire mais elle a un côté effacé qui met en valeur les autres personnages tel que Tessa et Ollins. L’histoire est basée sur les liens entre les personnages plus que sur les personnages eux-mêmes. Qu’est-ce qui nous attache les uns aux autres ? Qu’est-ce qui nous plaît chez quelqu’un et faut-il ne plus voir cette personne pour se rendre compte qu’elle nous manque ? Autant de questions qui traversent l’histoire atypique de cette femme qui va de rencontres en rencontres mais tout en douceur. Cela ressemble à une douce histoire que l’auteure déroule tranquillement. Une histoire de vies tout simplement.

Voilà le recueil qui clôt ma participation au challenge « Je lis des nouvelles et des novellas » de Lune. Un challenge qui m’aura permis d’approfondir ma culture littéraire dans ce style bien particulier qu’est la nouvelle. Il m’aura servi également à découvrir des auteurs qui m’étaient inconnus dans des domaines variés. J’ai également repris contact avec l’univers des contes auquel je suis particulièrement attachée, la saveur unique de l’enfance étant omniprésente quand je me plonge dans cet univers.

Je remercie Lune pour l’organisation et le suivi de ce challenge ainsi que les éditions ActuSF qui ont participé en offrant notamment des nouvelles. Pour moi, ce sera « Celui qui venait du froid » de Jean-Michel Calvez. Une nouvelle découverte en perspective et bien d’autres encore au vu de tout le stock de recueils que j’ai encore ! Merci également à mes amis lecteurs qui se sont mobilisés pour me fournir quantité de recueils à dévorer !!

Bonne lecture !

Ce recueil a été lu dans le cadre du challenge JLNN de Lune !

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2 réflexions sur “Fugitives – Alice Munro

  1. Lune 10 décembre 2013 / 16 h 07 min

    Bravo pour ce challenge et merci de ta participation !
    Le bilan aura lieu en fin de semaine, avec des cadeaux inside 😉

    • Maêlle 10 décembre 2013 / 19 h 26 min

      Merci !!

      Han, tu vas jouer au père Noël avant l’heure ? 😉

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