La couleur des sentiments – Kathryn Stockett

   Je suis sortie du genre de la fantasy pour partir à la rencontre d’un livre dont j’avais déjà entendu beaucoup de bien de la part de ma chère Lintje. Ce sera ma fan de psychopathes qui finalement me prêtera ce petit bijou de littérature dégusté en quelques jours. Mais il n’en fallait pas moins pour que mon amie délaisse les Hannibal et autres gendre idéal au profil meurtrier. Il a été à la hauteur de ce qu’elle m’en a dit, bien sûr, mais également à la hauteur de ce que j’ai pu en lire ou en entendre dire. La couleur des sentiments de Kathryn Stockett (adapté en film) fait parti de ces livres qu’on n’arrive plus à lâcher, qu’on lit avidement, oubliant le temps qui passe tellement on est pris dans l’histoire. Une histoire guère compliquée mais tellement bien racontée qu’elle nous prend aux tripes. Laissez-moi vous en dire tout le bien que j’en pense…

couleur sentimets

   Aibileen, Minny, Louvenia ont deux points communs : elles sont noires et elles sont bonnes auprès de blanches. Miss Eugenia Phelan, surnommée Miss Skeeter, est une femme blanche, fille d’un propriétaire terrien qui emploie des noirs dans ses champs de coton et qui a une bonne noire : Pascagoula. Tout ce petit monde vit dans la même ville : Jackson, dans l’Etat du Mississipi. Là s’arrête les ressemblances entre cette femme blanche et ces femmes noires. Jusqu’à ce que Skeeter décide de se lancer dans un projet fou : un livre. Un livre qui raconterait ce que c’est que d’être une femme noire, une bonne au service de dames blanches. Une manière pour elle de chercher la vérité sur la bonne qui l’a élevée pendant de nombreuses années, Constantine, disparue du jour au lendemain sans rien lui dire. Mais aussi une manière de partir à la rencontre de ces femmes qui vivent près d’elle depuis toujours mais qu’elle ne connaît pas.

   Le ton est juste, pertinent. L’histoire est fluide et se déroule sans aucune difficulté. La plume est directe, sans fioriture, facile à lire. Elle nous prend, nous emmène dans la chaleur étouffante du Mississipi, l’Etat du Sud où la ségrégation est érigée en véritable principe de vie. Même si ça n’est pas le cœur de l’histoire, l’ambiance générale de l’époque, 1963-1964, joue beaucoup. Nous sommes après l’affaire Rosa Parks*, les noirs et les blancs cohabitent dans une tension permanente à Jackson. On tue un noir pour un rien, on le bat jusqu’au point de le rendre aveugle parce qu’il s’est rendu dans des toilettes pour blancs. On renvoie une bonne en la dénonçant comme étant une voleuse juste parce qu’on a envie d’être méchant. Elle élève les enfants blancs mais ne peut pas aller dans les mêmes toilettes que sa patronne. Martin Luther King est en plein combat, lance les marches sur les villes. C’est ça l’ambiance générale. Alors bien sûr, il y a des exceptions, de « belles histoires » mais elles demeurent rares. Ce qui les rendent d’autant plus belles. 

   J’ai aimé découvrir la société de l’époque, expliquée de manière claire sans pour autant être dénonciatrice. Je crois que c’est un des points forts de l’auteur. Elle ne dénonce pas, elle décrit simplement comment c’était à l’époque. On a envie de hurler au scandale en la lisant mais elle nous plonge tant et si bien dans ces années-là qu’on comprend et on ressent, la colère refoulée de ces noires et l’hypocrisie de ces blanches. Car certaines y croyaient vraiment que les noir(e)s transmettaient des maladies que les blancs ne pouvaient combattre. Ce n’était pas des lubies idiotes mais des croyances ancrées. Qu’elles soient stupides n’enlèvent rien à leur importance. Et nous apprécions d’autant plus leur caractère profondément injuste avec le recul que nous possédons aujourd’hui. Mais l’auteur, elle, ne juge pas. Elle se contente de nous dire « Et bien oui c’était comme ça. » On parlait de « race », de « nègres, négresses », on les considérait comme des moins que rien. Ils étaient des sauvages et les blancs des gens civilisés. Quand on regarde de loin, on voit l’ironie de la chose…

   Je me suis régalée de la galerie de personnages présentés. J’ai adoré l’idée même de ne pas faire de « méchantes blanches » et de « gentilles noires ». Commençons par ces dames de la haute.
On en vient rapidement à être écœuré de cette chère Hilly Holbrook qui va concentrer toute notre amertume, toute notre colère. Profondément raciste, elle croit dure comme fer ce qu’elle prétend et énonce à haute voix. Elle est épouvantable, manipulatrice, menteuse et dangereuse. Elle est un peu celle qui fait la pluie et le beau temps, l’ennemie à abattre. J’ai été moins catégorique avec Elizabeth Leefolt que j’ai trouvé plus écervelée et influencée que réellement méchante. Sûrement que la vision qu’en a sa bonne tempère notre point de vue. Avec Miss Skeeter ceux sont les deux principales femmes blanches que nous voyons au fil du roman.
Arrêtons nous un instant sur Miss Skeeter justement, une des trois narratrices du roman. C’est un personnage d’autant plus intéressant qu’elle va à contre courant de toutes les autres femmes blanches que l’on croise. Indépendante, libre, instruite, elle n’en fait qu’à sa tête. Son idée de faire un livre sur les bonnes noires n’est au début fait que dans l’idée de raconter un quotidien, des relations parfois particulières entre ces femmes noires sans cesse rabaissées mais qui se prennent d’affection notamment pour les enfants qu’elles élèvent. Au gré du roman on voit l’impact qu’a le livre sur elle. Elle ne se doute pas de tout ce qui peut se passer. Elle va changer, comprendre, évoluer. Son livre sera finalement un livre de relations entre des femmes. Un livre pour comprendre. Je me suis attachée à elle, de par le courage qu’elle développe même quand elle est abattue. Forte, attachée à ses principes, on la voit qui, de plus en plus, se met à vivre en harmonie avec ce qu’elle pense. C’est cette volonté de changement que j’ai trouvé en elle qui m’a plu. Cette envie d’évoluer, d’écouter toutes ces femmes et d’apprécier à juste titre ce qu’elles sont. Elle leur offre la possibilité de parler et elles vont le faire.
Ces bonnes, ces femmes noires, vont faire le roman. Deux noires pour une blanche au travers des yeux desquelles nous voyons la société de Jackson. Aibileen et Minny, deux meilleures amies aux vies radicalement différentes mais unies par ce projet hors du commun. Aibileen, la douce et calme femme noire qui a bien de la colère en elle mais qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre. Qui adore élever les enfants mais qui exècrent les entendre dire la même chose que leurs parents au gré de leur apprentissage scolaire. Aibileen aussi est une rebelle comme Miss Skeeter. Mais différemment. Sa rébellion à elle c’est de raconter des histoires à la petite Mae Mobley. Des histoires où les noires et les blancs sont égaux. A l’inverse de Minnie, la grande gueule, qui s’est fait virer un nombre incalculable de fois pour avoir manquée de respect à ses patronnes blanches. Minnie c’est celle qui représente le courage bruyant, celui qui se voit et qui dissimule malgré tout une sacré trouille et de grandes faiblesses. Je l’ai trouvée touchante.
Voilà nos trois protagonistes qui font l’histoire. Chacune à leur manière elles apportent une vision de la société et elles racontent ce qu’elles ressentent, cette ambiguïté des sentiments ressentis, ce paradoxe entre affection et colère à l’égard de ces patronnes blanches. Mais en même temps, on sent naître en nous cette volonté de les voir se rebeller, intérieurement on se met à les encourager à aller jusqu’au bout…

   Nous apprenons à la fin que l’auteur a été elle-même élevée par une bonne noire. Ce livre est une forme d’hommage à cette femme à qui elle n’a jamais posé la question de savoir ce qu’elle ressentait. Et qui ne verra jamais son livre. En sachant cela, j’ai trouvé d’autant plus courageux de sa part d’oser décrire les choses de manière si réaliste. Car on comprend que si cette nourrice se retrouve un peu dans Minny et Aibileen, alors on peut supposer retrouver un peu de l’auteur dans ces femmes blanches qu’elle décrit. Je lui souhaite de tenir plus de Miss Skeeter que de Miss Holbrook !!

   C’est un livre humain, plein d’émotions, de ressentis, plein de vie. Il est rempli des rires de ces femmes, de leur peur, de leurs angoisses, de leur courage. On partage avec elle l’excitation face à l’aventure qu’elles vivent. J’ai envie de vous dire tout simplement : lisez-le.

Bonne lecture !

*Rosa Parks : née en 1913, cette femme noire a refusé en 1955, à Montgomery (Alabama) de céder sa place dans le bus au profit d’un blanc. Condamnée au paiement d’une amende de 15 dollars, elle décide de faire appel. Soutenue par un pasteur encore inconnu de 26 ans, un certain Martin Luther King, lui-même aidé par Ralph Abernathy, lance une campagne de boycott des bus qui durera 381 jours. Cela terminera devant la Cour suprême des Etats-Unis qui déclarera inconstitutionnelles les lois ségrégationnistes. Elle continuera la lutte auprès de M.L.King, mais gardera toujours un statut de pionnière.

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