En bande organisée de Flore Vasseur

   C’est au gré d’un passage « chez l’oiseau bleu de Twitter » que j’ai vu Céline Bardet (dont j’ai chroniqué Zones sensibles il y a maintenant quelques temps) parler de ce livre. En parler est un faible mot tant elle encourageait vivement à la lecture de cet ouvrage. France Inter cita également ce livre, édité chez Equateurs littérature. Intriguée, j’en ai lu le synopsis. Qui m’a plu mais sans m’emporter pour autant. Toutefois, j’ai décidé de faire confiance au jugement de l’auteur précitée pour la simple et bonne raison que j’avais beaucoup apprécié son livre. Autant le dire immédiatement : je ne regrette absolument pas. Ce livre est un vrai coup de cœur. J’ai adoré. Alors je vais vous en parler et tâcher de vous donner envie de vous plonger dans cette lecture qui est une vraie « claque ».

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   Une claque parce qu’il est percutant, violent, choquant. Son propos est horrible, nous dégoûte et pour autant nous fascine car on y trouve en filigrane notre propre naïveté. C’est de nous dont parle Flore Vasseur, ceux sont nous les pigeons que plument ses personnages.

   Des personnages parfaits dans le rôle qu’elle leur donne. Ils sont sept : Clara, Bertrand, Jérémie, Alison, Antoine, Vanessa et Sébastien. Ils sont les rois du monde, se sont rencontrés à HEC dans l’aquarium des bébés requins. Préservés dans l’ouate molletonné des grandes écoles, on leur lava le cerveau au jet du capitalisme tout puissant et au libéralisme libérateur. Sur l’autel de la bourse ils sacrifient leurs vies au profit des « grands ». Mais rien ne les a préparés réellement, et rien ne pourra jamais préparer quelqu’un, à la réalité de ce milieu où la moindre faiblesse est exploitée pour mieux vous éjecter. Ils ont tous des profils différents mais un point commun : la finance mondiale. Bertrand la subit à son poste de technocrate, Jérémie la sauve avec ses algorithmes surpuissants, Sébastien lui offre une façade honnête grâce à la comm’ qu’il mène pour son entreprise, Vanessa est dans le même bateau que Sébastien, au plus offrant, elle propose d’étouffer, relayer, dissimuler, communiquer pour maîtriser « l’opinion publique« , Antoine regarde tout cela de loin, tandis que Clara supporte un système qu’elle rêve de critiquer. Alison, elle, attend son heure. Ils ont des agendas surbookés, répondent rarement au téléphone, demeurent amis tous les sept car ils n’ont pas le temps de nouer de nouvelles amitiés. Et à qui se fier dans un monde pareil ? Leur famille implose, divorce, leurs enfants les reconnaissent à peine. Dans la mascarade de la finance, ils sont les mieux déguisés, dans la vie de tous les jours ceux sont des adultes paumés. Preuve en est, l’un d’eux finit par mourir. Il a tout juste la quarantaine passée. Un électrochoc ou un dommage collatéral ? A vous de lire pour le découvrir.

   Flore Vasseur nous décrit un monde sans concessions, violent, brutal, sans pitié aucune pour ceux qui l’alimentent et le maintiennent en vie. Un monde où l’homme s’oublie pour devenir une devise, un cours, un « swaps », un communiqué de presse, un article lissé pour un journal. C’est un monde où les gouvernements ne sont que des pantins dans un spectacle ubuesque qui nous donne des frissons dans le dos.

   Car Flore Vasseur a beau signaler au début de son livre que celui-ci est un roman, on se reconnaît pleinement dedans. Le roman semble la réalité et notre réalité n’est finalement qu’une fiction. Les jeux d’écriture bancaire ne sont que des informations envoyées par un logiciel de l’autre bout du monde. Il n’y a ni frontières, ni peuples dans cette histoire : seulement de l’argent à nous en donner la nausée. Le système est tellement mondial et imbriqué que tout le monde se soutient. A défaut, tout le monde sombrera. On jette aux nues la Grèce, lui reprochant mille maux. Mais c’est pour mieux dissimuler notre propre turpitude. Car il est question, principalement, de l’Europe et de la France. Ah cette belle utopie que l’Europe économique montée à grands renforts de crédits toxiques. Et la France, grand moteur de cette dernière, sans arrêt sur le point de caler, qui ne tient que parce que nous le voulons bien.

   Ce livre m’a rappelé cette question posée en cours d’histoire qui était de savoir si les Etats-Unis étaient un géant aux pieds d’argile. Avec l’auteur, j’ai pris du recul et appliqué la question au monde entier. On en vient à souhaiter son effondrement pour mieux le reconstruire… Je n’ai jamais perdu de vue que ce roman s’inspire de faits réels, Flore Vasseur ayant enquêté auparavant dans ce domaine. On le sent par la richesse du propos tenu et sa cohérence. Les raisonnements économiques de haut niveau sont accessibles car expliqués à travers des dialogues pertinents. L’histoire personnelle de chacun des personnages n’est qu’un prétexte pour parler de tout le reste : la finance mondiale, le malaise européen, la chute de la démocratie. Les peuples sont endormis et ceux qui se rebellent sont à peine entendus. Non pas que je l’ignorais mais le livre met en exergue notre capacité, nous français (sûrement que d’autres peuples ont cette même capacité mais c’est de nous dont il s’agit dans le livre), à parfaitement oublier le malheur des autres, la chute de ceux qu’on appelait encore peu de temps auparavant « des partenaires économiques », voire des « amis ».

   Tout du long le thème est parfaitement maîtrisé, l’histoire déroulée sans anicroche. C’est fluide, prenant. La chute est magistrale. Sa simplicité n’a d’égale que le désarroi qui vous envahit quand vous la lisez. Rien ne m’a vraiment surpris au cours de cette lecture mais j’en suis restée affligée. L’ampleur, la vision mondiale qu’apporte le récit ne fait qu’accroître le malaise que l’auteur fait naître en vous.

   L’auteur vous propose des flascodes tout au long de l’histoire. Présents dans la marge, ils se rapportent à un mot, une expression, un événement, écrits dans une police différente du reste du texte pour être parfaitement identifiés. J’en ai regardé très peu pour ma part et cela pour deux raisons : je n’aime pas toujours interrompre ma lecture surtout dans certains moments haletant. Car ce livre est un véritable thriller bourré de suspense, qu’on se le dise. Qu’il soit politico-économique n’altère en rien cette qualification. Seconde raison, plusieurs documents, sûrement intéressants, sont en anglais. Ne parlant pas couramment l’anglais, encore moins quand il a trait à un domaine aussi complexe que la finance, cela aurait énormément ralenti ma lecture. J’ai donc fais le choix de le lire d’un trait (j’ai dû « flasher » 3/4 fois) et de revenir sur les éléments qu’il m’intéresse de détailler. Cette lecture enrichie, se fera pour moi, en deux temps. Cela ne me dérange absolument pas, c’est une manière de revenir sur le livre, d’en saisir certains détails, et ce sera donc avec plaisir que je le ferai. L’idée en soi est géniale, puisque cela permet d’appuyer d’autant plus le propos : les faits réels dont le roman s’inspire sont bien là.

   Ce fut donc une excellente lecture de la part d’un auteur qui a déjà écrit deux livres :  Une fille dans la ville et Comment j’ai liquidé le siècle. Je ne sais pas si je les lirai, mais ce dont je suis sûr, c’est que j’encourage vivement à lire En bande organisée.

   Un petit extrait pour finir de vous convaincre :

– Mais non, les gens sont tétanisés. Il y a une démission de ministre par semaine, un plan de sauvetage tous les quinze jours, un scandale par mois. Un vrai feuilleton ! Est-ce que cela peut être pire ? Les gens sont persuadés que, s’ils bougent, ça va les détruire complètement. Plus rien ne les choque parce qu’ils sont lobotomisés. S’ils comprennent un peu, ils ne sont pas capables d’encaisser. Changer, c’est quand même l’un des trucs les plus angoissants au monde !
Paniqué par les débordements potentiels, le gouvernement prend régulièrement conseil auprès de spécialistes de la psychologie des foules. L’un de ces « visiteurs du soir » a mis un nom sur cet état de paralysie consternante qui foudroie la population française : la catatonie, la peur de ne plus « être », une pathologie de l’identité.

Bonne lecture !

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