Les insurrections singulières – Jeanne Benameur

   Le livre dont je vais vous parler m’a été prêté par ma grand-mère qui ne manquera pas de lire cette chronique (oui, j’ai une grand-mère moderne !). Nous ne partageons pas toujours les mêmes goûts en terme de littérature mais il m’arrive de piocher dans ce qu’elle me propose. C’est comme un nouveau champ qui s’ouvre à moi, un champ de découvertes, vers lequel je n’irai probablement pas seule. C’est en cela que les discussions et les échanges avec « les autres » au sens large est une manière d’enrichir et de diversifier mes lectures. J’ai connu grâce à elle une très belle lecture avec La grand-mère de Jade. Il n’en va pas de même avec Les insurrections singulières, qui bien qu’étant une lecture très agréable, ne m’a pas ému comme le précédent. Mais c’est une œuvre singulière dont j’ai envie de vous parler.

insurrections singulières

C’est un livre au résumé peu évocateur tant il est vague. Antoine, au seuil de la quarantaine, est à un moment charnier de sa vie : il vient d’être quitté par Karima, se retrouve chez ses parents, est ouvrier d’une usine en déperdition. Le décor ainsi posé semble sombre mais il n’en est rien. Au contraire, ce livre recèle une certaine force qu’il tire de cette situation difficile.

Je crois que j’ai plus particulièrement envie de vous parler de deux choses.

D’abord, l’écriture, la manière dont l’auteur déroule son histoire. C’est une plume légère, qui semble se poser à peine sur le papier. Comme si les mots vous effleuraient. Importants, porteur de tant de significations, les mots pour Antoine sont un calvaire à faire sortir de lui. Antoine, il vit les mots. Et vous, vous vivez l’histoire d’Antoine à travers ce roman et les mots qui le composent. Le deuil amoureux que traverse le personnage principal n’est pas larmoyant, ni pitoyable. Au contraire, il dégage une certaine colère, une certaine rage : celle de ne pas avoir réussi à retenir la femme qui le rendait si vivant. Mais d’un autre côté, cette rupture, c’est aussi le moment de faire un point sur ce qu’il désire vraiment. Sur ce qu’il est et surtout sur ce qu’il veut devenir. L’auteur montre qu’il n’y a pas d’âge pour se découvrir, que l’adolescence n’est pas l’apanage du changement radical, ni le terminus au bout duquel vous savez qui vous êtes. Ce chemin de doutes, de questionnement peut être long comme il l’est pour Antoine. Il se découvre un peu menteur dans sa vie. A-t-il réellement toujours voulu être ce qu’il est ? Antoine se rebelle contre lui-même pour vivre à nouveau tout simplement.

D’un naturel taciturne aux yeux des autres, Antoine est pour nous une source sans fin de réflexions et de questions parfois d’une simplicité déconcertante. Souvent juste et pertinent, on a l’impression que le personnage nous montre le monde avec des yeux d’enfant. Et c’est un peu ça, Antoine a le sentiment de régresser. D’être l’enfant de 8 ans qui fuit le domicile familial et court sous la pluie. Mais au fond, cela est une manière de montrer comment on peut sombrer… Et repartir. J’avoue que le livre m’aurait quelque peu ennuyé si il n’avait été axé que sur la tristesse d’Antoine. Au bout d’un moment on se dit qu’il faut passer à autre chose, que ses réflexions doivent le mener quelque part. Et c’est exactement ce qu’il se passe. Une rencontre, une décision et le voilà à l’autre bout du monde. Il va chercher les réponses à ses questions à sa manière. Accompagné d’un Marcel, personnage secondaire truculent, Antoine va achever sa mue. Son deuil se termine, il s’ouvre à d’autres rencontres. Et pas n’importe lesquelles. Ses nouvelles rencontres seront brésiliennes. J’avoue avoir plus particulièrement apprécié cette seconde partie, la manière dont l’auteur aborde la découverte de « l’autre », d’un pays, d’une culture est bien amené. Sans compter que la présence de Marcel ne peut qu’aider à apprécier ce nouveau pan de l’histoire. Ce changement ne signifie pas qu’on tire un trait sur ce qui vient d’être lu. Au contraire, c’est une continuité parfaite.

M’a plu également sa manière de découvrir et de parler de la « fraternité« , ce concept abstrait pourtant présent aux frontons de nombres de lieux officiels. L’auteur a une manière simple de nous en parler, de nous la décrire. Tout comme c’est avec beaucoup de simplicité (et de véracité sans doute) qu’elle nous parle du monde ouvrier : la lutte, le syndicalisme, la délocalisation, la dureté du monde du travail… Un monde avec ses propres règles, où le chômage a une place trop importante, où la crise a fait des dégâts. C’est avec une certaine pudeur que l’auteur aborde le sujet au travers de ce qu’Antoine a vécu.

En somme, on pourrait maladroitement et grossièrement résumé cette histoire comme la quête d’un homme mal dans sa peau. Mais ce qu’en fait l’auteur est différent et fait tout l’intérêt de l’ouvrage. Elle utilise ce mal-être pour parler du travail, de la mondialisation, de la place que l’être humain a dans la société mais plus largement dans le monde. Antoine part à la conquête de lui-même avec une certaine naïveté et beaucoup de « fraîcheur ». Il a une volonté de comprendre qui est presque touchante.

Et puis il y a la mise en page… Des chapitres courts, des phrases sans points, des mots posés sur le papier, « les poèmes » d’Antoine. Cela donne indéniablement un aspect poétique au récit et une douceur qui contraste avec la violence des sentiments éprouvés par le protagoniste. Délicat mélange qui concoure au charme du livre.

Sans avoir été transportée, j’ai néanmoins passé un agréable moment de lecture. Je n’ai pas vibré avec Antoine qui se pose par instant presque trop de questions, ce qui tend parfois à le résumer à cela : une suite de questions. Mais j’ai apprécié le découvrir. Et je vous souhaite qu’il en soit de même.

Bonne lecture !

P.S : L’auteur indique à la fin de son ouvrage, qu’elle a eu l’idée de l’écrire après avoir eu l’occasion de rencontrer et discuter avec des ouvriers des usines Arcelor Mittal. On comprend mieux la prégnance du monde ouvrir dans ce roman et la description empreinte de réalité qui en est faite.

Publicités

Une réflexion sur “Les insurrections singulières – Jeanne Benameur

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s