Le cycliste de Tchernobyl de Javier Sebastian

   « Amour total et définitif. » Amour d’un homme pour son pays, l’Ukraine. Amour pour sa femme, Ilsa. Amour pour son métier, physicien nucléaire.

   L’heure H. La catastrophe nucléaire. Bien que l’accident de Fukushima soit survenu en 2011, personne n’oublie le grand précédent que fut celui de Tchernobyl en 1986. Malgré l’éloignement de plusieurs kilomètres de la ville de Tchernobyl, la centrale nucléaire porte le nom de cette ville située en Ukraine. Un endroit bien loin du pays d’origine de l’auteur, l’Espagne.

   J’ai été attirée par ce livre sans raison apparente. C’était plus fort que moi… Une couverture et un résumé très énigmatiques qui m’ont indéniablement mené vers ce livre édité par Métaillié. Pourtant l’un comme l’autre ne présageaient pas un récit plein de joie et je ne suis pas amatrice des récits catastrophes. Cela tombe bien car ce n’est pas du tout ce que j’ai trouvé. Cette lecture fut une très bonne surprise. Je suis allée à la rencontre d’un auteur inconnu, je me suis risquée vers lui pour découvrir un récit d’une grande beauté. D’une grande force. Et d’un style aussi unique qu’original. Je n’ai pas été transportée par de grands élans sentimentaux mais j’ai été conquise par l’aspect brut du récit. Trêve d’introduction, développons.

tchernobyl

   Un homme abandonné avec deux sacs de vêtements dans un restaurant en self-service sur les Champs Élysées. Une conférence des poids et mesures à Paris avec le représentant de l’unité kilogramme pour l’Espagne. Pripiat, petite ville fantôme située à 3 kilomètres de la centrale de Tchernobyl où vit Vassia avec sa bicyclette.

   L’auteur passe avec une aisance formidable de la première personne à la troisième personne au gré des personnages utilisés pour raconter son histoire. Je suis impressionnée par ce choix littéraire qui se révèle extrêmement fluide malgré des premières pages surprenantes. Ce changement de point de vue se fait au gré des besoins du récit. Pour nous raconter ce qui se passe sur Paris où se situe notre personnage principal, l’auteur utilise le « je« . Il limite notre champ de vision à celui de cet homme qui assiste à la scène de l’abandon. Mais Pripiat est éloignée et nécessite de prendre de la hauteur. La troisième personne est alors à l’honneur. Ce choix renforce l’histoire et nous permet, à nous lecteur, de comprendre où veut aller l’auteur. Alors que la première personne met en place une intimité avec cet homme d’origine espagnole et toutes les péripéties qui vont lui arriver, la troisième personne de son côté, permet de garder une distance quasi-scientifique avec la ville irradiée de Pripiat.

   Pour les personnes qui l’ignorent, après l’accident de Tchernobyl, toute une zone a été délimitée et décrétée « zone d’exclusion« . Une zone dont les populations ont été évacuées. Et où parfois elles sont quand même retournées. Cette zone est aujourd’hui un laboratoire d’étude à ciel ouvert des conséquences de l’irradiation massive des sols, des plantes, des gibiers et autres animaux qui sont restés ou venus vivre dans cet endroit. Enfin, si nous allons l’étudier et si nous pouvons le faire.

   L’auteur prend soin d’expliquer, à la fois avec des chiffres et des données scientifiques, un accident nucléaire dont les meilleurs connaisseurs sont des physiciens extrêmement qualifiés. Il sait choisir juste ce qu’il faut pour nous faire comprendre et nous éviter une vulgarisation trop extrême qui ôterait de la rigueur scientifique à son propos. Fondée sur des travaux, des rapports, dont les sources sont citées, l’histoire se base également sur la vie de Vassili Nesterenko, physicien nucléaire, intervenu au péril de sa vie sur l’accident de Tchernobyl. Le livre vous permettra, tout en suivant des péripéties parisiennes étranges, l’histoire de cet accident. L’explosion, l’alerte, la mobilisation de milliers de personnes pour endiguer ce que tout le monde craignait : une fusion du réacteur qui entraînerait une réaction nucléaire digne d’une bombe atomique de 2.5 à 5 mégatonnes. L’auteur vous précise que l’Europe n’existerait quasiment plus. Ça donne une idée de ce qui couvait et de ce qui pourrait encore couver sous le sarcophage existant à l’heure actuelle.

   Javier Sebastian nous plonge dans les heures de la catastrophe comme dans un roman au suspens insoutenable. Avec le souci du détail il nous décrit ce qu’ont pu vivre les personnes intervenues alors même que la centrale était encore en feu. L’air irrespirable, la calandre des hélicoptères qui chauffe à des températures telles qu’on ne peut plus les toucher, des vols au-dessus d’un réacteur à ciel ouvert qui entraînent vomissements et évanouissements quelque soit votre résistance physique. Mais il fallait tout cela pour connaître l’ampleur de la catastrophe, et agir. Agir vite. Nous sommes dans le feu de l’action, l’auteur a su m’emmener dans ces heures sombres dont on ne sait que ce que l’URSS de l’époque a bien voulu communiqué.

   Mais Javier Sebastian va au delà, comme le physicien dont il s’inspire librement. Il parle du après : la communication sur l’accident, la propagande, la modification des doses tolérées etc. Autant de manœuvres pour dissimuler l’horreur que recelait cette catastrophe. Et contre lesquelles des hommes se sont battus au point de devenir des parias. Vassili Nesterenko en a fait parti, il a osé s’élever contre ces voix qui disaient que tout allait bien. Sans vouloir être alarmiste, ce physicien estimait qu’il devait pouvoir faire son devoir et qu’il fallait communiquer en toute transparence. Et surtout prendre les décisions qui s’imposaient vis à vis de la population, un dommage « collatéral » souvent oublié. J’ai été effarée de découvrir les chiffres du nombre des victimes liées à cette catastrophe, avancés par les différentes ONG à travers le monde.

   Toujours juste, l’auteur sait alterner entre ses deux histoires de telles façons qu’il ne perd jamais le lecteur et ne l’abreuve pas d’un surplus indigeste d’informations ou ne donne pas la sensation d’étouffer dans l’atmosphère irradiée de Pripiat. Il réussit avec brio à mener les deux de front et inexorablement à les rapprocher pour qu’elles ne fassent plus qu’une. Je ne peux en dévoiler plus sur le fond de l’histoire au risque de trop en dire et de vous gâcher le plaisir d’une lecture qui vaut le détour. En plus de satisfaire une curiosité personnelle quant à l’accident nucléaire de Tchernobyl, l’auteur m’a pleinement satisfaite sur le plan littéraire. Sa plume agréable à lire sert une histoire très joliment déroulée. Agrémentée de personnages nombreux mais dont seulement certains sont marquant, l’auteur a réussit à m’emmener aux confins de l’Ukraine et dans les sphères feutrées de Paris où je vous conseille de le suivre.

Bonne lecture !

N.B : J’ai eu l’occasion de lire une critique très dure à l’égard de ce livre au motif qu’il ne rend pas hommage à l’immense travail du vrai Vassili Nesterenko (décédé en 2008). Je conçois qu’il puisse apparaître frustrant de ne pas retrouver ce grand homme qui s’est battu contre l’atome et surtout contre l’humain, ce dernier étant persuadé de posséder la maîtrise d’une énergie que lui-même en qualité de physicien nucléaire démentait avoir. Je comprends cette critique mais n’y adhère pas, la maison d’édition n’ayant de cesse de préciser que ce roman est librement inspiré de la vie de cet homme. A défaut d’être une biographie, il pourra susciter chez certains d’entre vous l’envie de découvrir qui il était réellement et pour ces deux raisons, je désapprouve une critique aussi tranchante… Et tenais à le souligner.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s