Greffier – Joann SFAR

   Parce que c’est mon métier. Parce que c’est Joann Sfar. Voilà pourquoi je me suis tournée vers ce livre, irrésistiblement attirée. Pour peu que l’on s’intéresse au monde de la bande-dessinée le nom de celui-ci surgit rapidement. Citons notamment Le Chat du rabbin qui a été adapté en film d’animation par ses propres soins. Prolifique, atypique, Joann Sfar est de ceux qui touchent à tout, ne s’arrêtent jamais. Accueilli par Charlie Hebdo, il va s’essayer au dessin de presse mais n’y demeurera pas.

   Pour le procès contre le journal qui l’a accueilli, il va s’essayer au dessin judiciaire sans pour autant être un dessinateur judiciaire (une profession à part entière). C’est ce qu’il dévoile dans Greffier, une illustration du procès des caricatures de Mahomet dont nous avons tant entendu parler. A la fois auteur-dessinateur pour adultes et enfants, Joann Sfar use d’un dessin simple pour illustrer ses propos, ou ceux tenus par d’autres comme dans le cas présent. Détenteur d’une maitrise de philosophie, la qualité des remarques de Joann Sfar est le point fort de ce recueil dont je vais vous parler.

La couverture - La chat, éternel synonyme du greffier...
La couverture – La chat, éternel synonyme du greffier…

   En 2007 au palais de Justice de Paris a lieu une audience qui a eu un écho dans toute la presse nationale. Charlie Hebdo, journal satirique fort bien connu, est assigné en justice par plusieurs organisations suite à la publication de caricatures représentant Mahomet. Présentée le plus souvent de façon très succincte, cette affaire a été traitée par bien des médias et de bien des façons. Joann Sfar présente ici une version précise, détaillée, émaillée de remarques et d’anecdotes parfois drôles, parfois extrêmement pertinentes.

   Tout d’abord il nous présente les personnages en présence, les avocats et leurs clients. Il pose le débat de façon claire et concise. Pour vous resituer en quelques mots le contexte, une partie des caricatures publiées par Charlie l’avait été auparavant par un journal danois. Cette publication a pris une tournure dramatique : pression sur le Gouvernement danois, mise à sac et incendie d’ambassades danoises à l’étranger. Des excuses sont présentées, le pays tente de courber l’échine espérant que cela apaisera l’embrasement suscité par ces dessins. En France, France Soir décide de se lancer et par solidarité publie les caricatures danoises. Le directeur du journal sera limogé quasi immédiatement. Outrés par ces événements successifs, Charlie Hebdo riposte à son tour, en publiant à la fois ses propres caricatures du prophète avec la fameuse bulle « C’est dur d’être aimé par des cons… » et les caricatures danoises. Sur une double page, les différents auteurs et dessinateurs expliquent leur geste, la portée de celui-ci, son importance. Soutenu par de grands penseurs et intellectuels musulmans qui mettront leur plume au service du journal, Charlie Hebdo refuse d’ignorer ce qui se passe ailleurs dans le monde. Pour cela, il sera traîné devant les tribunaux. C’est cela que nous raconte Joann Sfar dans ce livre préfacé par l’un des avocats qui défendra le journal.

   Richard Malka, célèbre avocat du journal sera assisté de celui qu’il nomme son maître jedi : Maître Kiejman. A eux deux ils vont se battre pour un idéal qu’ils choient face à un obscurantisme qu’ils abhorrent. Ils plaideront avec conviction et passion ainsi que nous le conte Joann. Joann qui a décidé de reprendre le crayon pour Charlie. Il faut être honnête : il n’est pas un observateur objectif. Il prend fait et cause pour le journal, aussi, à ceux qui seraient en désaccord, je crains que vous ne trouviez guère de matière à conserver une neutralité. Moi, c’est ce qui m’a plu. Sa façon qu’il a de s’emporter. De noter dans la marge ce qu’il pense, ce que lui inspire tel ou tel témoignage. Ses flèches avec une note, tantôt explicative, tantôt incendiaire. Il n’hésite pas à se mettre lui-même en scène sur les dessins, pestant, râlant contre des arguments qu’ils jugent fallacieux et une vérité tronquée.

Joann Sfar se mettant en scène et partageant ses impressions.
Joann Sfar se mettant en scène et partageant ses impressions.

   C’est un livre passionnant en ce qu’il est écrit par un passionné qui n’hésite pas à se critiquer en disant notamment qu’il ne parvient pas à dessiner les hommes politiques. En effet, ils défilent à la barre, venant apportés leur soutien à Val et à l’équipe de Charlie Hebdo. François Hollande, François Bayrou seront les plus emblématiques mais le courrier de soutien de Nicolas Sarkozy a aussi beaucoup marqué par la tournure de sa phrase la plus célèbre dans laquelle il dit tout de go qu’il préfère un excès de caricatures à une absence de celles-ci. Tous sont d’accords pour dire qu’elles font partie du débat démocratique que notre République se doit de préserver.

   Tel un enfant, Joann Sfar n’hésite pas à émailler son récit d’anecdotes telle que l’absence de pause pipi… Une manière aussi de dire que les débats furent longs, intenses et denses. Mais il est aussi le philosophe parlant d’Elisabeth Badinter avec un respect doublé d’une grande admiration. Ces notes sont de celles qui reflètent l’ambiance du procès, qui montrent ce qu’il a pu apporter et en quoi il doit nous faire réfléchir. Mais aussi la valeur des personnes qui sont venus à l’audience. J’ai été presque émue de lire son commentaire sur cette grande dame.

   C’est avec une grande force de conviction que Joann Sfar nous entraîne dans les méandres d’une affaire judiciaire de grande ampleur. A sa façon il nous fait revivre un moment de grand débat. Au fond, même si l’on peut se plaindre de ce que la justice fut saisie, il n’en demeure pas moins qu’en son sein, un débat serein a pu avoir lieu. En cela, je trouve ce procès pas totalement stupide. Chacun a le droit de faire valoir ses arguments, la liberté d’expression c’est cela aussi : la possibilité de dire que l’on se sent agressé par un dessin. Le rôle de la Justice est d’en délimiter les contours et de dire si cela entre dans le champ de ce que la loi réprime.

   Tel un greffier, Joann Sfar dessine, retranscrit le contenu des débats mais il semblerait qu’il ait quelques cours à prendre quant à la prise de note quand Richard Malka le sème lors de sa plaidoirie ! Attaché à vouloir rendre un compte-rendu exhaustif de tout ce qui se dit et se passe, il passe à côté de phrases clés ou d’éléments qu’il aurait aimé retranscrire. Finalement il fait le choix par moment de synthétiser un propos ou une idée en quelques lignes et il excelle. Ou alors il faut le choix aussi de nous mettre après ce récit, la copie de certains documents utilisés par Me Malka.

   Son écriture manuscrite est un peu particulière et peut nécessiter un petit temps d’adaptation. Mais pour celles et ceux qui aimeraient s’imprégner d’un procès médiatique et démocratique, cet ouvrage vous plaira. Fils d’avocat, Joann est coutumier des prétoires. Cette connaissance lui permet une vision précise de la Justice qui évite les écueils trop souvent rencontrés.

   C’est donc avec un immense plaisir que j’ai lu cette version du procès. Et même si il est un peu douloureux de lire ces noms si connus mais qui ne sont plus de ce monde (Cabu, Tignous, Charb…) j’ai trouvé dans ce recueil une grande force d’instruction. Instruire les novices sur la teneur d’un tel procès, les connaisseurs sur la profondeur de ce dernier. Joann Sfar réussit à mettre à la portée de tous ce qui semble si souvent complexe aux individus. Lisez-le, imprégnez-vous de cette salle d’audience où ceux qui sont à l’origine de ce procès ne daignent même pas comparaître, prenez connaissance des pensées de l’auteur et forgez vous votre opinion. En relaxant Charlie Hebdo, la Justice dit à la fois que le débat est libre, qu’elle est à la disposition du citoyen pour l’encadrer, mais aussi que s’érige au-dessus de toutes les susceptibilités un grand principe de notre République : la liberté d’expression.

Bonne lecture !

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3 réflexions sur “Greffier – Joann SFAR

  1. Lintje 15 avril 2015 / 8 h 59 min

    Pfff ça m’agace… Encore une bd à t’emprunter… 😉
    Ton article donne vraiment envie de se plonger dans cette salle d’audience si particulière.

    • Maêlle 20 avril 2015 / 22 h 45 min

      Je te comprends, ça vaut le détour ! 🙂

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