Histoire d’Irène – Erri de Luca

   C’est un prénom de femme qui apparaît dans le titre du dernier ouvrage de l’écrivain Erri de Luca, pour autant c’est bien de lui qu’il parle. L’homme sans femme ni enfants, évoque son pays, la mer, Naples, sa vie, son enfance, la mort, le tout d’une plume aussi légère que la vague qui vient doucement recouvrir le sable. Se plonger dans un livre d’Erri de Luca revient pour moi à m’envelopper d’un doux manteau de poésie propice à réchauffer jusqu’à l’âme. Qu’il écrive une nouvelle ou un roman, jamais il se départit de cette poésie omniprésente dans toutes ses phrases. Il érige la métaphore en style d’écriture, évoque pour nous des images. Grâce à sa façon d’écrire, il va au-delà des descriptions. Erri de Luca use des mots pour saturer vos sens de ce qu’il veut vous faire rencontrer. Histoire d’Irène n’y échappe pas. Cet ouvrage est en réalité un recueil de trois histoires très inégales : Histoire d’Irène qui donne son nom au livre est de loin la plus dense avec ses 71 pages, elle est suivie de Le ciel dans une étable (18 pages) et l’ouvrage se termine par Une chose très stupide (12 pages). Chacune à leur façon recèle un charme certain dont je vais tâcher de vous parler sans le rompre…

Irène

   Une histoire d’Erri de Luca se savoure comme un délice sucré que l’on ferait fondre sur la langue. L’histoire commence de façon intrigante, puis elle nous enveloppe telle la saveur qui se diffuse dans le palais et elle nous laisse en tête des images fascinantes, tel un goût qui demeure longtemps en bouche.

   De sa plume de poète écrivain, Erri de Luca se dévoile. Histoire d’Irène parle de lui aussi utilise-t-il la première personne du singulier, nous plongeant dans les méandres de ses pensées suscitées par sa rencontre avec Irène. Non pas qu’il soit amoureux d’Irène, point du tout. Mais elle a une histoire à raconter. Et il est écrivain. Comme toujours avec cet auteur, l’inattendu vous cueille au détour d’une page : Irène ne parle pas mais il l’entend. Il la comprend. Parce qu’il est écrivain, il sait écouter des histoires. C’est comme ça qu’il fait : il écoute les histoires des autres et les écrit. Il parle de lui, l’écrivain solitaire, sans femme, ni enfants, qui n’a jamais connu l’attente d’une naissance à venir mais qui va être auprès d’Irène, fille mère enceinte. Il éprouve pour elle une tendresse dont il peine à parler et que l’on reconnaît dans ses propos : elle ressemble beaucoup à celle éprouvée par un père à l’égard de son enfant dont il est fier et qui doucement le surpasse au point de susciter chez lui un profond respect doublé d’une humilité face à la connaissance qu’il n’a pas. Lui, le vieil homme de soixante ans qui aime son âge, claudique jusqu’à la mer où Irène va nager toutes les nuits en compagnie des dauphins. Y-a-t-il plus belle compagnie pour celui qui a choisi de vivre dans une retraite bien dissimulée que celle d’une femme qui ne parle pas mais irradie ?

   Erri de Luca mène son récit tel le mouvement du ressac. Comme la vague qui remonte le long de la plage, ses pensées s’éloignent très loin d’Irène, de la mer, avant d’y revenir. Il ne perd jamais de vue le cœur de son histoire, et quand on voit jusqu’où peuvent le mener ses digressions, je suis impressionnée.

   Il pose son regard bleu azur sur cette enfant pas encore femme mais déjà tellement mature. Pas tellement humaine tant elle nage comme les dauphins et est en osmose avec la mer. Mais si peu dauphin quand elle sèche son corps sur une pierre ou sur le sable près de lui. Derrière le voile de cette histoire délicatement tissée du bout des mots les plus doux, Erri de Luca nous parle de celle et ceux qui n’ont pas de terre, qui ne sont pas vraiment les bienvenus là où ils vont. Éternels étrangers quoiqu’ils fassent, paria chez eux pour avoir quitté leur terre parfois mortelle et pas totalement acceptés là où ils s’installent. Cela vous fait penser à la vague de migrants que les différentes guerres a jeté sur la Méditerranée ? Il y a de cela sans aucun doute, le début du livre en parle ouvertement. Lui, il est celui qui écoute les histoires, qui ne juge pas mais qui au contraire apprend à connaître. Erri de Luca donne l’impression d’être celui qui va à la rencontre des hommes. Surtout ceux que personne ne souhaitent entendre.

« L’amour entre les créatures est le roi des exceptions, il est à la vie ce que l’hérésie est aux religions ».

   Et en lisant Le ciel dans une étable on comprend qu’il tient sa capacité d’écoute de son père. Court récit à la troisième personne, Erri de Luca nous invite à faire connaissance avec cet homme qui lui a conté aussi son histoire. En quelques pages, il évoque la fuite vers la liberté de celui-ci en compagnie de cinq autres hommes, tous cachés pour des raisons différentes. Aldo de Luca sous-lieutenant dont la maison a été bombardée, va se cacher avant de fuir vers Capri. L’auteur adopte un ton neutre, celui du biographe, ôtant par la même les sentiments qu’il pourrait laisser transparaître pour son père. Il parle des regrets de celui-ci, de ses convictions de l’époque sans émettre le moindre jugement. J’en ai ressenti une forme de neutralité presque étonnante au vu de sa capacité à écrire avec plein de poésie. Pour autant il n’est pas brusque, nous offrant la douceur d’un ciel dans une étable et une ode au respect à travers ce père athée qui va rencontrer un juif pourchassé.

   Une chose très stupide évoque simplement la mort, dans son plus simple apparat. Le froid de l’hiver, de ce terrible mois de février, tant redouté dans ces pays du sud habitués à la chaleur, emporte sur son passage tous ceux qui ne peuvent résister à ses frimas. Le texte est doux mais beaucoup moins poétique que d’autres. Néanmoins il reste très beau par cette douceur naturelle qui en émane. A travers cette histoire, Erri de Luca nous fait comprendre que tout ce qui doit arriver arrivera en temps utile.

   Les récits sont aussi inégaux dans leur nombre de pages que dans la teneur de leur histoire. Mais j’ai senti derrière cette plume légère, les convictions enracinées d’un homme déterminé aujourd’hui accusé de terrorisme dans son pays pour avoir soutenu les partisans d’un sabotage. Invité sur France Inter par Augustin Trapenard, Erri de Luca est un homme discret mais pétri de convictions profondes. Attaché à son pays, il me fait penser à un vétéran qui le défend à coup de mots. Il nous glisse quelques mots de napolitain au milieu de cet italien. Langue orale et langue écrite, cette distinction qui fonde une partie de sa culture et qui fait la richesse de ses textes. Comme toujours dans les textes en langue étrangère, je salue le travail de Danièle Valin, sa traductrice depuis maintenant un bon moment. Car même si vous pouvez l’entendre s’exprimer en français sur les ondes radio, Erri de Luca écrit en italien.

   Je suis conquise par cet homme poète qui m’emmène toujours rêver dans cette Italie à la rencontre de laquelle j’ai envie d’aller. Laissez-vous bercer, câliner, par les poétiques vagues littéraires de l’océan Erri de Luca.

Bonne lecture.

N.B : Erri de Luca est toujours poursuivi actuellement dans cette affaire de terrorisme qu’il évoque au cours de l’émission de France Inter. Il est extrêmement soutenu en France, un comité de soutien a été créé et des pétitions ont circulé. Beaucoup estime que l’avis émis par l’écrivain lors de l’interview litigieuse (il appelait au sabotage de la ligne TGV Lyon-Turin) ne relève pas du terrorisme. Jusqu’à présent, le président de la République française et le premier ministre, interpellés à ce sujet lors du salon du livres à Paris, ont indiqué ne pas vouloir interférer dans cette procédure judiciaire, respectant la souveraineté et le système judiciaire italien, en rappelant toutefois leur soutien à la liberté d’expression.

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