Narcisse et ses avatars – Yves Michaud

   Je continue mes lectures éclectiques, je suis les conseils et me retrouve ainsi à lire de tout. Ce qui évidemment amène à des lectures plus ou moins appréciées. Yves Michaud est un philosophe qui a enseigné dans de nombreuses universités à travers le monde entier et auteur de plusieurs livres. La dernière fois que je me penchais sur un livre traitant de notre société, de notre génération, ce fut Petit Poucette de Michel Serres. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre avec Yves Michaud. Une philosophie est en quelque sorte une vision du monde expliquée par celui qui la porte et à laquelle on adhère dans sa globalité ou partiellement. Ou encore pas du tout. La vision de Michel Serres m’avait emballé de par son aspect bienveillant et optimiste malgré les difficultés. Un ressenti que je n’ai pas eu avec Yves Michaud qui propose de parler de notre société et des mutations qu’elle subit à travers un abécédaire. 26 lettres soit 26 mots qui définiraient ou reflèteraient notre société actuelle. Un pari risqué – on pouvait craindre le côté réducteur d’un tel choix – et audacieux – réussir à trouver les mots justes – qui a suscité mon intérêt. Une fois ma lecture terminée, je suis restée perplexe quant à ce que cette lecture avait suscité. Quelques jours après, l’ambivalence perdure mais je vais tâcher de vous expliquer en quoi ce livre a pu me plaire par certains aspects et sur d’autres m’a tout simplement déplu.

abcdL’ouvrage commençait bien en citant Yves Bonnefoy :

« Les abécédaires sont un pont jeté entre la réalité du monde, une réalité déjà travaillée par le langage, et l’emploi que l’on peut faire de celui-ci d’une façon qui peut être libre, et même gratuite. Un grand péril, en puissance. Et c’est de ce point de vue aussi que ces humbles livres sont des incitations à la poésie, demandant de résister à cet arbitraire. »

   Il est vrai que notre langue évolue. Au gré des générations qui se succèdent, le français s’enrichit de mots nouveaux. Je refuse de dire qu’une langue s’appauvrit, c’est faux. Dès lors que chaque mot est un apport, c’est un non-sens de dire que le français s’appauvrit parce qu’on utilise tel mot et non plus tel autre. Depuis longtemps le français évolue, Molière ne reconnaîtrait pas sa langue par bien des aspects. Elle évolue au gré de l’évolution même du peuple qui s’en sert. Le français n’échappe pas à la règle. Et parfois, nous découvrons un mot quand on le cherche, quand on s’interroge de savoir si un mot existe pour dire telle chose. Dès lors, quand Yves Michaud précise, qu’il a indiqué en ouverture de chaque rubrique le mot ancien que nous aurions employé il n’y a pas si longtemps pour parler de quelque chose d’approchant mais qu’il ne dit « pas la même chose puisque le changement est passé par là« , nous semblions fait pour tomber d’accord. Et même si il ne juge pas à travers ses écrits (de toute évidence les jugements à l’emporte-pièce, plutôt courants aujourd’hui, lui déplaisent fortement) il est clair que sa volonté de description est plus ou moins acide. Il transparaît à travers sa façon de décrire un certain jugement que j’ai trouvé parfois de mauvais goût… De « mauvais goût » car pas vraiment à sa place. Soit on veut faire une succincte description pleine de lucidité, soit l’on veut développer tout un argumentaire. Mais l’entre-deux laisse un goût amer d’inachevé.

   Quand j’ai eu fini ma lecture, je dois avouer que je nous ai vu comme une société portée uniquement vers le plaisir, profondément égoïste, flattant son égo de façon narcissique à travers nos selfies, une génération peu portée sur l’environnement, consommatrice sans être responsable. En somme, un portrait peu flatteur. Je ne dis pas que notre société est faite que de « bisounours » luttant contre le réchauffement climatique et mangeant bio en mettant des ampoules à économie d’énergie. Je dis seulement que décrire de façon acide une situation, sans pouvoir développer plus avant son raisonnement est une façon aussi de se contenter de ne pas prendre part au(x) débat(s) actuel(s). Car Yves Michaud, estimant ne faire que décrire, se contente en moyenne de 4 à 5 pages par lettres. Ce qui est tout à fait raisonnable quand on expose un mot et la raison pour laquelle on l’utilise plus aujourd’hui qu’avant car un certain nombre de mots ne sont pas issus d’un vocabulaire récent. Mais je l’ai trouvé parfois insuffisant. Partant parfois de théories philosophiques anciennes l’auteur déroule un raisonnement parfois trop bref pour être pertinent. Il nous laisse parfois avec un goût de « pas assez » en tête. Il semblait plus enthousiaste sur certains de ses thèmes qui auraient mérité d’être plus approfondi pour que le choix du mot soit plus compréhensible (je pense au R : religieux, au W : Weltanschauung)

   Je l’ai rejoint sur un certain nombre de points, surtout dans les premières lettres à vrai dire. Par la suite, je me suis mise plus souvent à distance de son raisonnement. Le souci de développer des théories, des idées à travers de courts chapitres, c’est qu’il faut soit s’adresser à un public déjà aguerri sur les différents thèmes philosophiques abordés et qui ne nécessite donc pas de longues explications. Soit il faut savoir se mettre à la portée du plus novice (mais néanmoins intéressé) lecteur. Là est également un de mes reproches à l’égard de l’auteur. J’aime beaucoup la philosophie dans sa vocation à faire réfléchir. Mais pour y parvenir, il faut qu’un raisonnement soit bien expliqué. Ici, à plusieurs reprises Yves Michaud échoue (du moins, à mon égard) par exemple dans sa définition de Gotha. Peu clair, il lasse le lecteur qui attend impatiemment de pouvoir passer à la lettre suivante… Désagréable sensation parfois de se sentir tout simplement idiot.

   Néanmoins, comme tout ouvrage de philosophie, je dois lui reconnaître qu’il fait réfléchir dans le sens où j’ai ouvertement critiqué (je parle avec mon livre, ceux sont des choses qui arrivent…) certains de ses propos. Le désaccord est une des sources du débat, lui-même une des caractéristiques… De la démocratie. Enfin quand on ne l’occulte pas mais cela est un autre… Débat justement ! Revenons à notre livre. Finalement le choix de cet abécédaire ne semble pas vraiment correspondre à l’auteur, qui aurait pu, en lieu et place de ces 26 petits chapitres, faire toute une description de notre société en appuyant sur des mots qui lui semblaient pertinents ou en se basant sur l’évolution du langage. Le format de l’abécédaire ne semble pas correspondre à ses envies d’en dire parfois un peu plus sur l’Image ou Narcisse. Pour autant, le choix des mots est le plus souvent judicieux dans le sens où ils ont effectivement un écho particulier dans notre société actuelle.

   Yves Michaud nous dépeint donc notre société à travers un prisme de 26 lettres. Ses choix ont été pour moi parfois pertinents, d’autres fois beaucoup moins. Chacun pourra au final sûrement y trouver son compte. Mais sa description, sûrement réaliste, est empreinte d’une forme de pessimisme qu’il résume très bien en disant « Rien de très réjouissant. » dans sa définition du Vrai. Je crois que son plus grand enthousiasme ressort lorsqu’il parle de YouTube source inépuisable de culture tel un puits sans fond. Notre société a encore au moins ce mérite : elle poursuit sa quête de culture. Un peu faible sur 26 lettres mais libre à chacun de se faire sa propre opinion. Pour cela, je vous invite à le lire !

Bonne lecture.

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