L’insomnie des étoiles de Marc Dugain

   Une quatrième de couverture étonnante laissant penser qu’un sujet éculé – la seconde guerre mondiale – bénéficierait d’une approche différente. Voilà ce qui m’a indéniablement attiré vers L’insomnie des étoiles de Marc Dugain. C’est un sujet tragique que celui de la guerre quelqu’elle soit. Au revoir là-haut de Pierre Lemaître avait déjà été une sacré aventure livresque mais il concernait la première guerre mondiale. Nous avons été sensibles aux gueules cassées et au gaz moutarde mais le génocide perpétré par les nazis lors du second conflit mondial, auquel s’ajoute quand même deux largages de bombes atomiques, a laissé des traces profondes. Et il me semble juste de dire que nous avons été plus sensibilisés à cette période de l’histoire, notamment via le « devoir de mémoire » dont l’école est le fer de lance. Cet intensif travail de mémoire et d’hommage nous donne l’impression d’avoir épluché ce conflit sous tous les angles. Aussi, réussir à l’aborder sans tomber dans des thèmes déjà usités – l’enfer des camps de concentration, la France occupée en premier lieu – est en soi un défi que l’auteur parvient à relever. Marc Dugain opte pour une certaine originalité puisqu’il décide de nous parler de la France à l’automne de l’année 1945 soit peu de temps après sa libération, mais loin de l’effervescence souvent décrite qui l’a suivie.

Marc Dugain

   A l’automne 1945, l’est de la France vient d’être libéré. L’Allemagne n’a pas encore capitulé, elle regroupe ses forces tentant de tenir les alliés à distance. Pendant ce temps, l’armée française est déployée dans divers cantons. La France et les autres pays associés à elle dans ce conflit découvrent petit à petit les désastres de la guerre mais aussi l’ampleur de la folie qui a gagné l’ennemi. Le capitaine Louyre se retrouve avec ses hommes dans un village de campagne. Ils vont découvrir dans une ferme avoisinante Maria Richter, jeune adolescente qui a survécu seule à la famine qui rongeait le pays. Mais ils vont également retrouver les restes d’un corps carbonisé. Alors que des milliers d’hommes tombent encore sous les balles sur le front, Louyre va se faire un devoir de découvrir la vérité sur cette mort. Une mort parmi des millions qui l’amènera à découvrir un pan de l’horreur perpétrée par les nazis.

   Cela peut sembler, de prime abord, assez saugrenu comme idée : que ferait un militaire à enquêter sur la mort d’un type en pleine guerre ? Sans compter que le lecteur est parfaitement informé de son côté des raisons de la mort de cet homme dans cette ferme isolée. En effet, l’auteur nous immerge dans l’ambiance de la guerre par le quotidien de Maria Richter. Jeune fille presque adolescente, abandonnée dans cette demeure où elle survit au gré des saisons. Alors même que son père lui avait ordonné de rejoindre la ville, elle n’en a rien fait, préférant le silence étouffant de la campagne, les caprices de la nature et les bombardements lointain. Ici, c’est chez elle, et on la sent rassurée d’être dans un lieu qu’elle connaît. On est donc balloté avec elle, entre les maigres repas et l’ennui profond qui l’habite. Un ennui qui rendrait presque fou. Cette sensation dérangeante est parfaitement décrite par l’auteur : la vacuité de l’existence. Comment remplir ses journées, qu’est-ce qui nous motive à rester en vie, alors même que la maigre ration que l’on s’accorde chaque jour peine à nous tenir debout ?

   Certes, la ferme est un endroit qu’elle connaît, mais qui n’en demeure pas moins un lieu aux multiples dangers surtout en période de guerre, où les réquisitions et les pillages sont légions. Pour autant, notre chère Maria s’en sort pas trop mal et parvient à tenir coûte que coûte jusqu’à l’arrivée de ce contingent de soldats français. Allemande dans l’âme, elle est convaincue de la victoire de son pays et n’en croit pas ses oreilles quand on lui annonce le recul des troupes allemandes. L’arrivée des soldats étrangers est un choc. Le lecteur vivra l’annonce de la reddition de l’Allemagne au fin fond d’une campagne profondément attachée à ce pays. Autant dire que les français n’étaient pas les bienvenus en Alsace.

« Si vous voyez les choses de cette façon. Mais pardon de dire cela mon capitaine, n’oublions jamais que c’est une allemande.
Ni que c’est une enfant.
On dit que ce sont les enfants qui ont défendu Berlin contre les Russes.
Je sais. Elle reste une enfant tout de même. »

   Après tant de massacres, de privations, après l’occupation par les allemands d’une grande partie de la France, il serait tentant pour ces français de rendre la monnaie de leur pièce à ces « boches » dont la haine transpire à travers certains dialogues rondement menés par Marc Dugain. Mais c’est Louyre, et ses manières atypiques qui le rendent fort attachant, qui compense toute cette haine et ce besoin que ressentent les hommes de continuer le combat. La victoire comme le pouvoir peut vite monter à la tête. Mais ça n’est pas tant à travers les français que nous découvrons cette idée que par les personnages « allemands », sympathisant du pouvoir récemment déchu, qui gravitent autour du capitaine Louyre et notamment par le Dr Halfinger. Aussi repoussant soit le personnage, à l’égard duquel notre impassible Louyre semble éprouver un sincère dégoût, on ne peut qu’être fasciné de la façon dont l’auteur parvient avec brio à nous faire comprendre son raisonnement et ce qui a pu pousser un homme à adhérer à un programme aussi affreux que celui du parti national d’Hitler. Cet homme parle avec enthousiasme des idées mises en place, de cette émulation suscitée par cet homme qui acceptait de frôler l’interdit pour parvenir à ses fins. 

   On ne peut pas nier que la science ait tiré profit de toutes les découvertes effectuées par les scientifiques nazis. Malheureusement, cela est une vérité, crue, horrible et choquante mais qui existe. Marc Dugain l’étale avec des manières de scientifiques via le médecin, contrebalancées par les réactions émotionnelles de Louyre. On est coi et on fulmine à la fois.

« Le médecin se mit à rire.
Un meurtre, dans une guerre qui a fait des millions de morts ?
Justement, chacun a droit au respect et à un peu de vérité, même s’il est noyé dans une mer de sang.

Halfinger fixa Louyre, incrédule, et l’officier vit des éclats de haine pétiller dans ses yeux. »

   Marc Dugain, à travers ses personnages et une intrigue relativement simple, nous entraîne avec lui sur le chemin de la folie barbare des nazis. Avare de mots inutiles, l’auteur est concis, ses mots toujours percutant, ses dialogues ciselés. C’est agréable à lire, et cette facilité à tourner les pages n’est pas sans rappeler celle avec laquelle les nazis ont exterminé nombre d’hommes, de femmes et d’enfants. Louyre est un homme d’esprit qui nous régale, loin de Maria Richter qui se révèle un personnage douloureux. La guerre n’est pas sans laissée de traces, même sur ceux qui n’ont pas été au front. Il est bon aussi de ne pas l’oublier.

   Ce livre m’a plu, par son ton, les tournures de phrases toujours bien choisies, l’originalité avec laquelle le sujet est traité. Il ne déborde pas de pathos, de mélodrames, ni d’horreurs. Il est plus le constat froid d’une hérésie de masse qui retombe quand les alliés prennent le dessus. C’est un livre pour tous ceux qui s’intéressent à ce sujet et pour tous les autres qui souhaiteraient s’y intéresser en se soustrayant aux classiques et en optant pour une lecture plus contemporaine.

Dans tous les cas, je vous souhaite une bonne lecture !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s