Formose de Li-Chin Lin

   C’est lors du dernier festival de bande-dessinées « BD en chinonais » que nous, plus particulièrement mes parents, ont rencontré Li-Chin Lin, dessinatrice prête à dédicacer son ouvrage Formose. Ceux sont de petits festivals comme celui-ci qui se révèlent plein de bonnes surprises. J’y avais rencontré Will Argunas dont l’ouvrage m’avait convaincu par son originalité. Voilà donc une jeune femme née à Taïwan, qui vit aujourd’hui en France où elle a poursuivi ses études après son départ de Taïpei et notamment à Angoulême au sein de l’École Supérieure de l’Image. Son livre a été récompensé par les lycéens d’Île de France et va se révéler être une véritable découverte dont il est important de vous parler.

   Que connaissez-vous de Taïwan ? Sincèrement ? Hormis l’étiquette de votre pull, votre smartphone, ou encore des jouets – dont la période actuelle est propice à leur apogée – susceptibles d’arborer un Made in Taïwan, que savez-vous de cette île ? Pour ma part, hormis ceci et un très vague souvenir de cours d’histoire-géographie au lycée durant lesquels ont été rapidement évoquées les difficultés relationnelles entre Taïwan et la Chine, j’avoue que je ne connaissais rien à ce pays. Et je n’avais jamais eu l’occasion de me pencher sur l’histoire de celui-ci. C’est donc avec un mélange de curiosité et d’appréhension que je commençais la lecture de Formose.

   Curiosité car je suis toujours avide d’apprendre sur tous les sujets. Appréhension parce que je crains les récits autobiographiques, un des genres littéraires avec lequel j’ai le plus grand mal. Bien que ça soit une bande-dessinées, celle-ci affiche quand même la bagatelle d’environ 250 pages. Avec le recul, je peux dire que j’ai bien fait de laisser la curiosité l’emporter sur l’appréhension car ce fut une découverte très instructive.

Formose

   Derrière un dessin plutôt naïf, simple, tout en noir et blanc, Li-Chin nous dévoile un pan méconnu d’un petit pays soumis à toutes sortes de diktat depuis des décennies. Taïwan c’est une monnaie d’échange terrestre entre la Chine et le Japon. Je gagne un conflit contre toi, je te la donne ou te la rends au gré des événements mondiaux. Avant cela les Hollandais l’avaient envahie au XVIIème siècle. Décidément, Taïwan n’a pas vraiment connu le repos. Un coup sous domination japonaise, puis sous domination chinoise, les taïwanais doivent à chaque fois repartir de zéro. Il faut effacer, anéantir, oublier la culture précédente pour se vouer corps et âme à la nouvelle culture. Gare à celui ou celle qui prétend se conformer à l’ancienne langue usitée, cela est proscrit. Mais il est difficile pour ne pas dire impossible, d’oublier ce qui vous construit. L’histoire d’un pays dans lequel on vit est intimement liée à notre propre histoire. C’est ainsi que Li-Chin se retrouve avec des grands-parents nostalgiques d’un colon japonais alors même qu’elle apprend l’histoire des « sauveurs » chinois venus à Taïwan pour ôter le joug japonais. L’histoire est déformée au gré des besoins de celui qui domine. Là-dessus il faut ajouter le conflit contre les communistes qui finalement se termine par la soumission à la république de Chine. On y perd son latin dans tous ces conflits politiques bien plus complexes qu’il n’y paraît de notre petit coin de France. Il n’y a donc pas une Chine mais plusieurs. Certains « opposants » chinois ont trouvé refuge à Taïwam qui était donc sous domination chinoise mais pas en accord avec le gouvernement en place en Chine, sans toutefois le contester. Mais qui organisait des concours de dessins anti-communistes. Vous êtes perdus ? C’est normal ! Il faut lire pour tout suivre et même une fois lu, ça demande à être approfondi pour être mieux compris.

Autre dessin

   Formose c’est l’ancien nom de Taïwan. Et la bande-dessinée éponyme c’est l’histoire d’une petite fille un peu perdue dans son identité en tant que citoyenne. Li-Chin Lin nous délivre sans détour un regard limpide et franc sur ce qu’elle a été, les travers de son pays. L’adulte surgit de temps à autre dans l’histoire pour nous donner du recul, formuler une critique. Car c’est ce que j’admire chez l’auteure : sa capacité à porter un regard neuf et intelligent sur son passé et son pays. 

   Le peuple taïwanais, trop habitué à être opprimé, évite d’exprimer toute opinion contraire à la pensée dominante. Même dans le cercle familial c’est extrêmement complexe de formuler une telle pensée. Il faut dire que Taïwan est restée sous le coup de la loi martial jusqu’en… 1987. Elle avait été mise en vigueur en 1949. Taïwan fut donc une dictature, ni plus, ni moins avec un simulacre d’élections démocratiques. Embrigadés dès le plus jeune âge, les élèves apprennent le respect total, la soumission au régime en place. Nous assistons à travers le récit de la jeune Li-Chin a sa métamorphose. Car c’est bien cela. La chenille devient soudain un papillon. La jeune fille devient une femme et s’interroge.

Transition

   La levée de la loi martial permet quelques assouplissements du régime qui seront en faveur des habitants. Ce n’est néanmoins pas la panacée et les étudiants sont soumis à des études intensives. L’objectif d’un bon étudiant c’est de réussir le concours d’entrée à l’université. Pour y arriver, Li-Chin suit un cursus qui équivaut à des classes préparatoires en France. Autant dire, du haut niveau. Elle ingurgite une masse énorme de connaissances sans s’interroger car elle n’a tout simplement pas le temps de penser. Il faut apprendre, assimiler. Mais avec le recul, elle comprend que ça n’est pas ça l’éducation. Elle ne comprend pas, elle n’apprend pas à faire de toutes ces connaissances quelque chose d’utile. Elle se contente d’apprendre par cœur et de tout ressortir tel quel sur une copie. Il n’y a aucune réflexion, seulement un travail intense de mémorisation pour répondre à des questions simples, aucunement orientées, qui ne poussent pas l’élève à réfléchir. Toutefois, elle voit dans ce concours la possibilité d’arriver à la fac et peut-être de pouvoir enfin avoir le temps de réfléchir à autre chose.

   La prise de conscience est violente et je le conçois. Soudain, Li-Chin réalise que tout ce qu’elle sait n’est pas nécessairement véridique. Que l’histoire a été réécrite ou occultée. Le dessin, bien que léger n’en demeure pas moins équivoque et plein d’émotions notamment durant cette phase de « transition ». Elle découvre ainsi le massacre du 28 février 1947 appelé « Incident 228 » qu’aucun de ses livres d’histoire n’évoque. Et pour cause, le régime des sauveurs a réprimé dans le sang une contestation née de la population. Cela faisait tâche alors on l’a retiré du programme. Mais à l’université tout change. Les professeurs ont une liberté de paroles sans égal. Elle découvre la critique du régime, des élections, de la sacro-sainte Chine. A cela il faut ajouter un développement économique important. Taïwan veut se faire entendre.

   Même si il semble y avoir encore beaucoup de chemin à parcourir tant les relations entre Taïwan et la Chine demeurent compliquées, entre les indépendantistes, la question de la souveraineté, les relations économiques, Taïwan possède aujourd’hui une forme d’indépendance qui mériterait d’être encore travaillée.

   Vous l’aurez compris, j’ai énormément appris à travers cette longue bande-dessinée divisée en chapitres. Ce fut instructif, intéressant et a contribué à m’intéresser à cette petite île qui fait aujourd’hui partie des Dragons asiatiques de par son important développement économique. Si vous voulez toucher du doigt un endroit de la planète rarement évoqué, découvrir, apprendre ou au contraire poursuivre votre apprentissage de tout ce qui concerne cet endroit je ne peux que vous inviter à lire Formose. Au delà des émotions personnelles de l’auteur, de sa vision de Taïwan, on comprend l’histoire de ce peuple tiraillé entre plusieurs cultures. Une façon de voyager en s’instruisant.

Bonne lecture !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s