Le poids du papillon de Erri De Luca

   Un interlude poétique entre deux livres et des films. Lire Erri de Luca c’est prendre un moment pour soi hors du temps. C’est oublié tout ce qui nous entoure pour être  transporté par la plume de l’auteur italien. J’ai décidé, sans raison autre que le plaisir de la lecture, de lire toute sa bibliographie. Cela me prendra du temps, sans aucun doute, mais je suis assurée que ça sera un temps de paix et de plaisir.

   Le poids du papillon, c’est le poids de l’âge, le poids des ans. Tous ces jours qui s’accumulent, ces saisons qui voient le corps doucement devenir moins fort, moins endurant. C’est l’histoire d’un chasseur et d’un chamois redoutable. D’un respect mutuel et de vies qui déclinent comme le soleil sur les montagnes en fin de journée. On sent, à travers chaque mot, chaque paysage, transparaître l’auteur derrière l’homme. Le pas sûr de l’alpiniste chevronné, les voies d’escalade inconnues de tous sauf de lui et des chamois, c’est le ciel céruléen au dessus des roches, des pâtures, l’air frais et pur, le soleil hivernal qui réchauffe moins le corps que l’âme. C’est tout cela et bien plus encore. Loin d’être lassant Erri de Luca se renouvelle sans cesse dans sa poésie, puisant dans sa vie empreinte de solitude et de montagne une incroyable inspiration qui trouve un écho chez moi.

papillon

Il est braconnier, maître en sa demeure montagneuse. Il chasse le chamois comme personne. Tant par sa compétence à le débusquer et à viser juste que par le respect qu’il voue aux bêtes et à la nature. Il descend le vendre au village mais n’y reste pas. C’est un solitaire dans l’âme qui préfère se retirer dans sa cabane à la lisière de la forêt.
Il est fort, puissant, le plus gros mâle que l’on ait vu. Il domine sa harde et est inssaisissable. Il connaît le chasseur. Il connaît la montagne.

   Ce livre m’a laissé une sensation de dépouillement. L’univers est profondément empreint de simplicité et de solitude. Le climat rude, la bienveillance de la montagne mais aussi son imprévisibilité. Les gestes mille fois répétés. On grimpe au sommet comme on s’élève pour prendre conscience de ce que nous sommes, d’où nous venons et où nous allons.

   Erri de Luca nous offre un texte tout en délicatesse pour parler de la fin de la vie. Cette sensation de savoir que la fin est proche. Le chamois. L’homme. Deux êtres vivants conscients qu’ils ne seront bientôt plus.

« L’espèce humaine est dotée de bien peu de sens. Elle les améliore grâce au résumé de l’intelligence. Le cerveau de l’homme est un ruminant, il remâche les informations des sens, les combine en probabilités. L’homme est ainsi capable de préméditer le temps, de le projeter. C’est aussi sa damnation car il en retire la certitude de mourir. »

   Le chamois est un prétexte pour saisir la situation de l’homme dans le monde. Erri semble être tantôt l’animal, tantôt l’homme, un peu les deux ou aucun, on ne sait.

« Le présent est la seule connaissance qui est utile. L’homme ne sait pas vivre dans le présent. »

   Pour autant Erri de Luca ne fait pas une dichotomie entre l’homme et la bête, vantant la supériorité de l’un sur l’autre. L’homme est ce qu’il est, avec sa place dans le monde au même titre que le chamois. Ils sont imbriqués dans un même monde, une même nature. Face à l’intelligence de l’homme, le chamois essaie d’apprendre, du moins pour celui qui sort du lot. Et celui que nous suivons est redoutable. Il survit, fait des pieds de nez à celui qui le traque, années après années. Toutefois il sait quand ce jeu va cesser.

   C’est un huis clos au coeur de la montagne, un face à face mortel entre l’homme et l’animal. Une traque qui va prendre fin. Le poids du papillon c’est celui invisible de toutes ces années, c’est ce moment délicat où vient s’ajouter cet infime poids en plus et qui fait basculer de la vie à la mort. C’est ce dernier souffle, cet instant où l’on sait intimement, à l’écoute de soi, que notre corps est épuisé.

   Tout cela est amené avec une plume excessivement délicate. Sans jamais détourner la chose, sans jamais rien cacher, l’auteur nous live en 80 pages une histoire tendue sur une trame délicate. Ce livre n’est qu’un dénouement. Il semble ne pas avoir de début, ni de milieu mais seulement une fin. Il saisit le cours de la vie pour venir se plonger dedans juste avant qu’il ne se jette dans l’océan de la mort.

   Erri de Luca ne nous épargne pourtant pas, nous laissant imaginer le vainqueur jusqu’à la fin sans jamais rien dévoiler qui laisserait penser que l’un ou l’autre s’en sortirait. Les Alpes italiennes sont le théâtre d’une tragédie dont nous ignorons la fin jusqu’au dénouement, n’ayant comme seule certitude qu’il n’y a que la mort qui puisse s’imposer. Un thème dur mais traité de façon si douce qu’il ne contient aucune tristesse. A travers un récit qui peut paraître morbide, l’auteur révèle en réalité notre position d’homme à l’échelle de la nature. Et il donne à la vie un éclat éblouissant.

Bonne lecture !

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