Le plus et le moins de Erri de Luca

   Il y a des auteurs qui en quelques mots vous émeuvent et vous touchent. Parfois même vous percutent. Il y en a dont la plume vous emporte en quelques lignes et ne vous lâche pas jusqu’au point final. Après avoir traversé une période de travail intense sans lecture distrayante, il me fallait plonger, avec un besoin impérieux, dans l’océan des mots d’un livre. Dans ces moments-là, vous vous tournez vers un auteur que vous savez qui vous fera du bien. C’est un peu comme se glisser dans les bras d’un amant qui vous connaît par cœur. C’est réconfortant, apaisant. J’avais besoin de m’évader mais je n’avais pas envie de m’immerger dans un monde inconnu. Je me suis plongée avec l’impatience propre à celle qui n’a que trop attendu pour lire, dans Le plus et le moins d’Erri de Luca. Dernier ouvrage en date de l’auteur italien que je ne vous présente plus, il m’a semblé être un OFNI (ouvrage fabuleux non identifié) dans sa, prolifique, bibliographie. Atypique dans le contenu mais pas dans la forme, un peu comme dormir dans un lieu inconnu avec votre amant si connu, pour filer la métaphore. J’ai retrouvé un peu de sa poésie, sa douceur, la chaleur napolitaine. J’ai découvert la lutte, le combat, son intimité. Portrait d’un homme hors du temps et d’un livre à son image.

Le + et le -

Trente-sept textes réunis pour parler de sa vie. Des bribes saisies ici ou là, des souvenirs, des moments de joie, de bonheur, de tristesse, de douleur, de combat. Autant de moments pour décrire la puissance ressentie, le recul pris sur une vie écoulée.

   L’éditeur a fait le choix de mettre un extrait d’un des récits en guise de quatrième de couverture. Je ne l’ai pas repris. Tout simplement parce que je crois que ce livre, on a envie de le lire si on a envie de partir à la rencontre de l’auteur. Ça n’est pas une autobiographie indigeste mais plutôt des souvenirs épars délivrés sans aucune chronologie, auxquels des pensées, toute aussi diverses, viennent se greffer. Cela ressemble davantage à un melting-pot de vie, un récit décousu de ce qu’il fut. Cela m’a fait penser aux anecdotes que l’on se raconte autour d’un bon repas de famille, les souvenirs partagés entre les générations.

   On apprend beaucoup sur Erri de Luca. Il a écrit ce livre durant son procès. Ces courts récits lui ont semblé plus aisés à rédiger entre deux audiences. On le conçoit aisément. Comment écrire sereinement quand votre parole est source de poursuites judiciaires ? Cette affaire semble l’avoir renvoyée à lui-même. Erri de Luca ne donne pas l’impression de se confier mais plutôt de se conter. Nous en apprenons un peu plus sur le jeune homme qu’il fut, le respect profond qu’il porte à ses parents qui semble lui faire défaut pour lui-même. D’une incroyable lucidité, il se dévoile sans aucune honte, ni pudeur. L’âme rebelle, il s’inscrit dans des combats politiques dans lesquels il se retrouve. Alors qu’il fuit le cocon familial, on le découvre avide de la fraternité issue d’une certaine camaraderie. Pour autant il ne recèle aucune nostalgie, conscient que chaque siècle a son combat. L’interview qu’il a donné à L’Obs en dévoile beaucoup sur son dernier livre. Peut-être un peu trop mais on ne peut en tenir rigueur au journaliste qui puise dans cet ouvrage les questions pour son papier.

   Je trouvais déjà qu’il se dévoilait quelque peu dans Les poissons ne ferment pas les yeux. Toutefois le récit est entouré d’une douce poésie, d’un voile de souvenirs plein de charme. Ici, le récit est plus abrupte, l’histoire se fait plus nette. Il est moins philosophe, peut-être moins posé, plus inscrit dans la réalité qu’il affronte à travers ses péripéties judiciaires et qu’il dénonce très bien dans La parole contraire. Son écriture demeure très fluide, toujours aussi agréable à lire et je me suis délectée de belles phrases comme il sait les écrire. Comme à son habitude il a su profondément m’émouvoir notamment dans sa façon d’évoquer les relations humaines.

« Nul ne les obligeait à s’exposer, seul un sentiment de justice qui fait parfois d’un homme une proue ouvrant la mer en deux. »

   Erri de Luca est un homme de conviction qui apporte son soutien mais ne milite plus activement. Il ne croit pas en la politique actuelle de son pays mais, profondément humaniste, j’ai senti qu’il croyait en la jeune génération à qui il adresse un véritable plaidoyer à la fin de son livre. Il relate ce qui a forgé sa vie sans aucune once de regrets. Il est de ces hommes qui ont avancé dans la vie selon leurs principes, qui ont connu le dur labeur comme la douceur de la mer, le plaisir d’un rocher chauffé au soleil comme le froid des bureaux occupés pour obtenir gain de cause dans leurs revendications. Il estime avoir vécu ainsi parce qu’il le voulait d’une certaine façon. Je l’ai lu comme quelqu’un qui estime que les choix qu’il a fait à l’époque avaient un sens qui, avec le recul, peut nous échapper, mais qui existait bel et bien à ce moment-là. Il ne nous distille aucune morale mais plutôt des clés de lecture pour notre propre vie.

   Pour autant, on ne vire pas dans l’adoration béate qui peut s’avérer aussi dangereuse que stupide. Erri de Luca ne s’érige pas en héros des temps modernes. Loin d’être exempt de défauts, il assume ce constat d’avoir été un fils imparfait à l’égard duquel ceux sont les parents qui ont fait l’effort de revenir vers lui. C’est bien la réalité humaine qui domine ce texte dont la plume est toujours de très grande qualité.

Lisez-le !

Bonne lecture,

Maêlle

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