Pratique de l’amour de Michel Bozon

   Ayant fait allusion à cet ouvrage dans ma chronique précédente, je me suis dis qu’il était temps de vous en parler davantage. Je fais régulièrement de petites incursions dans les ouvrages qui traitent de notre société. Je trouve cela intéressant et important de confronter ma vision à celles développées par d’autres sur les relations humaines. Bien entendu, c’est un sujet qui m’intéresse quoiqu’il puisse apparaître un peu abstrait. Je vois la lecture comme une source de distraction, d’évasion mais aussi d’enrichissement culturel.

   C’est dans cette optique que je me suis plongée dans cet ouvrage dont j’ai découvert l’existence par le blog d’Agnès Giard dont je vous conseille la lecture. Le nom érotique du blog est loin de refléter les nombreux thèmes abordés par elle. Se regarder soi-même n’est pas nécessairement narcissique, ce peut être également une introspection, un exercice bien moins évident qu’il n’y paraît. Regarder notre société, ce qui régit nos rapports humains c’est un peu la même chose, un exercice sympathique mais pas toujours facile.

Unknown

   Michel Bozon est anthropologue de formation et actuellement sociologue, directeur de l’INED (institut national d’études démographiques). Il a largement participé à l’étude sociologique de la sexualité mais il a aussi beaucoup étudié la famille et le couple. Ce livre s’inscrit pleinement dans cette étude de la famille et plus particulièrement du couple. Car Pratique de l’amour parle de l’amour… Au sein du couple. On échappe aux clichés pour revenir à l’étude, j’ai trouvé ça assez fascinant.

   La particularité de ce livre – dont l’idée sous-jacente pourrait se résumer en une question, Comment aimons-nous ? -, est de proposer d’étudier l’amour conjugal à travers l’œuvre d’auteurs variés. J’ai trouvé l’idée assez géniale et cela m’a apporté un grand plaisir de lecture. Roland Barthes est abondamment cité à travers Fragments d’un discours amoureux, Jean-Claude Kaufmann, mais également des auteurs de livres romantiques qui décrivent bien souvent une forme de relation conjugale tel que Alice Ferney avec La Conversation amoureuse.

   Dès le début, Michel Bozon met les choses au clair : il a choisi un point de vue spécifique, il a fait le choix de ne pas étudier certaines formes d’amour et de couples. Cela est délibéré, inutile donc de s’époumoner contre les “carences” de l’ouvrage. Si toutes les éventualités ne sont pas envisagés, pour autant, l’auteur voit large. Cela va de l’amour courtois aux sites de rencontres, au passage nous avons le droit à une petite histoire des rapports amoureux.

   La relation amoureuse est ainsi découpée en trois temps. Le temps de la “rencontre”, le temps de la vie conjugale et le désamour. Michel Bozon nous explique comment se déroule la rencontre et le schéma souvent répété de celle-ci. Cette façon que nous avons, consciente ou inconsciente, de nous donner à l’autre et ainsi de lui offrir une forme d’emprise sur nous-même. Que l’on espère réciproque. Alors que l’on se pense fleur bleue et romantique, nous nous découvrons un peu calculateur. Mais surtout, l’élaboration d’une relation, sa mise en œuvre si l’on peut dire, se révèle être dotée d’un schéma bien particulier que nous suivons plus ou moins consciemment. Force est de constater que nous rentrons tous plus ou moins dans le même moule. Il ne s’attarde pas sur des éléments tel que le premier pas ou le paiement de l’addition au restaurant, des attitudes bien spécifiques qui ont évolué même si il prend le temps d’étudier le rôle – important – des cadeaux. Mais davantage sur les émotions ressenties, vécues et transmises. Quoiqu’elle en dise, la femme a tendance à se confier plus que l’homme, à lui confier plus de choses, tandis que ce dernier se révèle souvent avare de paroles au début, cherchant d’abord la protection pour s’exprimer. L’ouvrage est ainsi émaillé de détails, plus ou moins développés selon l’importance qu’ils prennent dans cette relation qui se créée.

   Michel Bozon évoque les évolutions, je pense notamment à celle des rapports sexuels. Auparavant c’était la faveur ultime qu’une femme offrait à un homme. Désormais cela est souvent perçu différemment et la majorité des femmes a des rapports sexuels avant une relation sérieuse, souvent même avec plusieurs partenaires. Néanmoins, la façon dont ils sont vécus, l’abandon qu’ils suscitent, surtout après le rapport, démontrent bien l’importance qu’ils ont, surtout au début de la relation. Par la suite, cette importance varie, l’homme et la femme n’y attachant pas toujours la même valeur et ne leur accordant pas nécessairement le même « rôle » dans la vie de couple. J’ai trouvé que ce livre faisait partis de ceux qui nous aident à mieux nous connaître les uns les autres. Ce n’est pas péjoratif, autrefois les hommes pensaient tout savoir des « émois du sexe faible », aujourd’hui les femmes s’approprient cette sphère petit à petit, qui leur appartient.

   Il se penche ensuite sur un thème il est vrai, très rarement abordé : l’amour conjugal. Les grandes histoires racontent presque toujours les débuts passionnés d’un amour, parfois contrarié, mais rarement, pour ne pas dire jamais, la vie tranquille d’un couple ordinaire qui continue de s’aimer et de pratiquer l’amour. Pourtant c’est là un sujet essentiel puisque l’amour a quand même une place immense durant cette période de vie. Durant cette partie, il est à peine esquissé l’idée des couples libres parfois imaginés, parfois réels qui ont existé. Ces couples qui acceptent que l’autre possède une vie à part, que d’autres personnes que soi comptent. Mais ce qui est souligné, ceux sont les hauts et les bas du couple et la raison de la diminution de la passion. Michel Bozon ne nie pas l’existence de cette dernière, souvent porteuse de beaucoup d’émotions et de force. Mais il explique bien l’énergie qu’une telle façon d’aimer implique. Une façon d’aimer difficile, pour ne pas dire impossible, de tenir sur la longueur. On s’épuiserait. Alors non, la passion ne disparaît pas pour autant. Mais elle réapparaît au gré des moments où on se réapproprie l’autre. Le couple conjugal est une délicate histoire d’équilibre… Que l’on parvient à faire perdurer ou pas.

   Pour finir, il aborde donc le désamour. J’ai aimé ce terme, moins connoté, moins violent que celui de rupture amoureuse. On peut cesser de s’aimer sans rompre tout. Il prend soin de distinguer les différentes formes d’expression de ce désamour et la façon dont celui-ci s’exprime avec la réappropriation de ce que nous avions confié à l’autre, la désertion du lieu commun. Il nous explique son déroulé, à savoir le fait qu’elle est rarement, au départ tout du moins, d’un commun accord. Elle peut devenir commune lorsque les deux parties parviennent à la même conclusion. Et ce n’est pas une fin d’histoire avec perte et fracas, hurlements et déchirements. Mais plutôt le constat – parfois un peu triste – de se dire que visiblement, il n’y a plus d’amour entre les deux personnes. Et notre société accepte aujourd’hui l’idée que l’on puisse se séparer plutôt que de demeurer par habitude même si cela pose encore des difficultés à bien des égards.

« Le désamour n’est ni le contraire ni la fin de l’amour, mais une des conditions de son retour. »

   La force de cet ouvrage est bien de ne pas juger. C’est le regard du scientifique, de l’expert, qui se pose sur nos relations amoureuses. C’est une façon de nous regarder, de nous comprendre un peu mieux aussi. Mais si il y a bien une chose à retenir c’est la diversité des relations, de la forme que prend l’amour pour l’autre et des couples que nous pouvons être amené à former.

Bonne lecture !

Maêlle

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