Le tort du soldat de Erri de Luca

   Les livres se suivent mais ne se ressemblent pas, même au sein de la bibliographie d’un auteur tel qu’Erri de Luca. Je ne taris pas d’éloges sur lui et vous risquez d’en entendre encore quelques longues litanies au vu de son œuvre prolifique. Cette fois-ci je me suis plongée dans Le tort du soldat offert par Lintje. Il fait parti des ouvrages récents de l’auteur.

   Erri de Luca m’a surpris sans me décevoir. J’ai retrouvé ce qui fait son charme d’écrivain et qui m’emporte à chaque fois, même si je dois admettre que celui-ci m’a moins transporté que d’autre. Je l’ai trouvé moins poétique. Mon âme, toujours charmée par les mots de cet auteur italien, n’a pas été bercée de la même douceur que je lui connais habituellement. Portrait d’un livre atypique.

le-tort-du-soldat

   Je peine à trouver les mots justes pour résumer ce livre. C’est d’ailleurs un trait que l’on retrouve souvent dans les œuvres d’Erri de Luca, cette impossibilité à les réduire à quelques mots. Bien que ce soit le plus souvent de courts romans, ils se révèlent impossibles à être résumés. C’est comme si les mots qu’il avait usés ne pouvaient connaître de diminution. Comme si ses livres portaient des idées au-delà des mots. On les saisit lors de notre lecture mais elles nous échappent dès lors qu’elles doivent être énoncées à haute voix ou retranscrites. Tout ce laïus pour dire que je ne sais pas trop comment vous le résumer. Aussi, je me reporte à la quatrième de couverture que je trouve un peu trop bavarde mais faute de mieux, je m’en contenterai : « Un vieux criminel de guerre et sa fille dînent dans une auberge au milieu des Dolomites et se retrouvent à la table voisine de celle du narrateur, qui travaille sur une de ses traductions du yiddish… »

   Ceux ne sont pas deux récits parallèles comme la suite de cette couverture nous laisse le croire mais deux récits contés l’un après l’autre. Dans le premier, Erri de Luca nous laisse nous glisser à nouveau dans sa peau et découvrir son amour pour la langue yiddish. Elle n’est pas la seule à connaître ses faveurs mais elle fait partie de ses nombreuses bien-aimées. Le yiddish est une langue aujourd’hui peu parlée, qui a été menacée avec l’holocauste. En autodictate comme il l’est, Erri de Luca l’a apprise par lui-même, décryptant puis comprenant et enfin assimilant cette langue si peu entendue. Dès lors, le voilà sollicité pour traduire un auteur juif qui a écrit certaines œuvres en yiddish, avec la liberté de choisir les extraits qu’il juge les plus pertinents. Erri de Luca est un amoureux de la langue. C’est un homme de lettre mais aussi de langue, au sens le plus noble qu’il soit. Il attache une grande importance aux mots, notamment à leur origine qui leur donne parfois un tout autre sens que celui dont nous usons quotidiennement. C’est cet amour, qui vire à la tendresse quand il vous explique la sensation que procure la prononciation de certains mots, qui transparaît dans cette première partie, outre l’hommage qu’il rend au peuple juif. Ainsi le thème du livre est donné, ce sera la seconde guerre mondiale et le devoir de mémoire qui en découle. La brièveté de l’ouvrage ne l’empêche pas de vous percuter.

   Car c’est réellement ce que j’ai ressenti quand j’ai attaqué la seconde partie de l’ouvrage qui correspond plus au résumé donné précédemment. Pour la première fois j’ai gardé beaucoup de recul avec le personnage à travers lequel l’histoire est déroulée. Je n’ai ressenti aucune empathie avec cette jeune femme. Néanmoins, j’ai éprouvé de la curiosité pour ce qu’elle a vécu et j’ai pu concevoir le dilemme incroyable dans lequel elle s’est trouvée. Car pour aborder le devoir de mémoire et la guerre qui a donné lieu à l’holocauste, Erri de Luca vous propose d’entrer dans la vie d’une jeune femme, fille d’un criminel de guerre nazi qui ne regrette en rien ce qu’il a commis. Vous comprenez mieux le manque de poésie et l’uppercut reçu ?…

   Oui c’est difficile à lire et à admettre mais c’est une réalité. Ces enfants peuvent refuser d’accepter les faits de leurs parents tout en les aimant. Car ça demeure leur père. Ils peuvent s’opposer à eux sans pour autant vouloir leur mort. Ils sont bien plus à plaindre qu’à vilipender. Il est plus aisé d’être dans le camp des victorieux que dans celui des défaits. C’est ce que cet homme ressasse en estimant n’avoir comme seul tort celui d’avoir perdu la guerre. Erri de Luca, attablé à l’auberge où sont installés ces personnages, va nous compter l’histoire de cet homme et de sa fille dont les volontés d’émancipation ne font que croître au fil des désaccords rencontrés avec son père.

   Écrire une telle histoire est un exercice aussi difficile que dangereux même pour un écrivain de la trempe de Erri de Luca. On prend le risque d’être incompris et rejeté. Pourtant au contraire, le voilà qu’il nous pousse à réfléchir sur notre façon de nous souvenir de cette guerre et des victimes qu’elle a faites. Bien sûr que l’on déteste cet homme et qu’il nous horripile. À aucun moment, et c’est un véritable tour de force, Erri de Luca n’en fait un type sympa que l’on est prêt à apprécier. C’est un être abject qui n’attise même pas une braise de pitié en nous. Quant à sa fille, il n’en fait pas une cruche anodine mais une femme de caractère. On ne la hait pas même si on ne l’apprécie pas vraiment non plus… On s’interroge. Nos sentiments sont ambivalents.

   On ne sort pas de cette lecture parfaitement indemne. Les personnages comme la fin m’ont beaucoup surpris. C’est assez inhabituel comme lecture avec cet auteur. Il y a une véritable sensation de liberté à la fin. Une libération doublée d’un espoir un peu fou. Moins de mystère, de poésie, plus de réalité douloureuse à travers la guerre et ses dommages irréversibles. Malgré ces différences d’avec ses précédents ouvrages, Erri de Luca conserve sa plume ciselée et précise. Il dépeint un peuple, une culture, une horreur avec une forme de pudeur presque déconcertante mais tellement bienvenue quand on connaît déjà les images affreuses de ces moments barbares. On retrouve l’humain derrière le papier, doté des sentiments dont l’auteur maîtrise parfaitement les descriptions. C’est la richesse d’une écriture, d’un vocabulaire qui fait le charme des livres d’Erri de Luca.

   Je l’ai retrouvé avec toujours ce même plaisir bien qu’il change un peu de registre avec Le tort du soldat. Je ne peux que vous inviter à le découvrir, à travers ce livre ou un autre, c’est un écrivain qui mérite d’être lu, d’autant que Danièle Valin, sa traductrice fait un travail merveilleux.

Bonne lecture !

Maêlle

Publicités

Une réflexion sur “Le tort du soldat de Erri de Luca

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s