Laëtitia ou la fin des hommes de Ivan Jablonka

   Livre publié l’été dernier, sur les étagères des librairies lors de la grande messe de la rentrée littéraire, Laëtitia ou la fin des hommes de Ivan Jablonka fait parti de ces livres trop peu mis en avant. Derrière ce prénom, une affaire judiciaire qui a eu des répercussions importantes. Mais ce simple prénom en rouge sur une couverture noire ne rappelle finalement pas grand chose à la majorité des gens dont la mémoire des événements devient friable avec le temps. Certaines affaires judiciaires deviennent médiatiques et cette mise en avant entraîne le politique à venir s’exprimer sur le sujet, parfois sans le recul nécessaire et encore moins l’intelligence que requiert une situation aussi délicate que fut celle des proches de Laëtitia. Mais Ivan Jablonka est historien en plus d’être écrivain. Il se penche sur l’affaire de Pornic avec le regard neuf d’un homme qui sait se pencher sur le passé et en tirer l’essence.

Laëtitia Perrais a été enlevée dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011 par Tony Meilhon. Elle a été tuée, démembrée, son corps a été jeté en deux endroits différents, l’étang dit le trou bleu à Lavau et l’étang de Briord. Le 20 janvier 2011, alors que les enquêteurs n’ont pas encore le corps de la jeune femme, Tony Meilhon est interpellé et placé en garde à vue.

   Ivan Jablonka a accompli un travail minutieux et très fouillé. Il ne s’est pas contenté de ce que l’on savait déjà de l’affaire. Il s’est transformé en enquêteur, rencontrant les proches de la défunte, les personnels de la justice, et ceux qui ont enquêté sur l’affaire, allant même jusqu’aux assises assister au procès en appel de Tony Meilhon. Son livre est un véritable travail de mémoire, offrant à Laëtita un nouvel épilogue à sa vie, empreint de dignité et de respect.

   L’auteur est allé à la rencontre de Laëtitia. Cet enfant malmené par la vie, née d’un rapport sexuel probablement non consenti, dotée d’une sœur jumelle protectrice, Jessica, avec qui elle vit dans la peur permanente. Une peur due notamment à l’attitude de son père, d’une nature violente, exacerbée par l’alcool qu’il ingurgite et l’absence de protection de sa mère qui sombre dans la dépression. Il y a bien quelques proches qui tentent d’intervenir jusqu’au jour où c’est la justice qui se mêle des affaires de la famille Perrais. Les jumelles seront retirées à leurs parents après de multiples tentatives, mais définitivement, faire dormir ses enfants dehors ou dans des caves, a semblé être la barrière à ne pas franchir. Avec ses défauts mais aussi sa bonne volonté, la Justice a tenté de pallier à la carence des parents. Mais si elle peut offrir un nouveau cadre plus sécurisant, en l’occurrence un foyer d’accueil, elle ne peut donner l’affection que ces enfants recherchent désespérément. Avides de soutien, d’aide, de compréhension, d’amour, ils se retrouvent pris en charge mais perpétuellement en manque de cette tendresse qu’une institution peut difficilement offrir. Jusqu’à l’arrivée en famille d’accueil, à 13 ans, chez M. et Mme Patron qui sont à même de leur offrir une chose qu’elles n’ont pas encore eu dans leur vie : une vie de famille.

   Avec le point de vue de l’historien, nous découvrons Laëtitia dans sa globalité. Son enfance, désastreuse, la façon dont elle a appris à vivre avec ses peurs, ses doutes, ses craintes. Les barrières qu’elle a construites toute sa vie mais qui ne l’auront pas préservées de Tony Meilhon. Ce livre c’est un cri d’injustice dans une vie qui semble n’avoir connu que ça. Laëtitia ce n’est pas une simple « affaire », ce n’est pas un fait divers ou politique. C’est d’abord et avant tout une enfant. La société qui avait tant cherché à la protéger durant toutes ces années, échouera alors qu’elle allait sur ses 19 ans. L’injustice se trouve là aussi.

   Si l’auteur replace Laëtitia dans sa vie, sa féminité, il redonne aussi à Meilhon son statut d’être humain. On peut l’affubler de tous les surnoms que l’on souhaite, on peut tenter de l’éloigner de nous en le qualifiant de monstre. Mais quoique nous disions, quoique nous pensions, Meilhon est un être humain comme tout à chacun, élevé dans le berceau de la violence et de la haine dont il devient le chantre, produit d’une société dans laquelle nous vivons tous mais qui ne réussit pas à tout le monde. Il est assez terrifiant de constater que la victime et l’auteur du meurtre viennent d’un milieu finalement si similaire. Meilhon, c’est une « version » qui a mal tourné, aujourd’hui condamné et détenu afin de purger sa peine de réclusion criminelle à perpétuité. On peut le haïr pour ce qu’il a fait mais on ne peut lui retirer la nature de ce qu’il est : un homme.

   Et des hommes, il y en a eu un chapelet dans la vie de Laëtitia. Malheureusement aucun ne fut une référence puisque même celui qu’elle considéra comme un père pour elle, « P’tit Loup », sera lui-même poursuivi pour viol et agression sexuelle, notamment sur la sœur jumelle de Laëtitia, Jessica. Ce sera l’affaire dans l’affaire.

   Pourtant, il y avait bien assez d’horreur dans ce drame de Pornic. Une jeune femme qui arrive à s’en sortir alors qu’elle revient scolairement de très loin (le manque de suivi dans la scolarité par les parents au début a entraîné un retard important pour les jumelles dans le cadre de l’apprentissage scolaire), qui commence à goûter à l’indépendance, fauchée par la folie destructrice d’un homme qui a préféré la facilité de la drogue, de l’alcool et du trafic avec leur corollaire de violences.

   Ivan Jablonka remet chacun dans son rôle : l’avocate Cecile De Oliveira qui force l’admiration, l’enquêteur Frantz Touchais qui a énormément de mérite mais aussi l’équipe qu’il a gérée et qui l’a épaulée, le juge d’instruction Martinot, alors encore jeune juge qui demande qu’on lui adjoigne un autre juge plus aguerri, l’homme politique et les journalistes. J’ai aimé que l’auteur ne donne aucun jugement, si ce n’est sur la fin où il donne son avis quant à l’attitude de Meilhon. Il expose avec une grande objectivité et un souci de vérité, les faits tels qu’ils se sont déroulés et comment on peut interpréter certains d’entre eux. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il expose toutes les hypothèses possibles, ne nous laissant dans aucune ignorance. Il balaie avec soin l’étendue des explications qu’il peut nous offrir, comme un éclaireur. A nous de choisir la voie qui nous semble être celle de la vérité. Il n’occulte rien, ce qui nous donne le sentiment grisant d’être détenteur d’une vérité non truquée par la charge émotionnelle de l’instant.

   Ivan Jablonka ne redonne pas seulement une dignité à Laëtitia. Il rend hommage à tous ceux qui ont permis à Laëtitia d’être inhumée en retrouvant l’intégralité de son corps. Xavier Ronsin en sa qualité de procureur de la République près le tribunal de grande instance de Nantes a été la parole de la justice durant cette affaire avec la tâche délicate de devoir intervenir et faire face aux journalistes tandis que l’exécutif se permettait d’intervenir à son gré et de laisser filtrer ce qu’il souhaitait. D’ailleurs, l’affaire Laëtitia aura eu cela d’exceptionnel que les magistrats de la France entière se sont mobilisés lorsque Nicolas Sarkozy s’en est pris à eux. « Les délinquants sexuels multirécidivistes » sont dans la nature en raison d’une justice trop laxiste, sortons l’arsenal répressif en s’appuyant sur cette horrible affaire. Peu importe que l’on blesse, maltraite, surexpose des gens fragiles. L’égoïsme politique prévaut sur la souffrance des victimes malgré les doses d’empathie distribuées à bon escient. L’ironie de tout cela sera que Meilhon ne sera pas renvoyé devant les assises avec le chef d’accusation de viol. Le mutisme de ce dernier, sa parole mensongère et l’état du corps de la victime n’ont pas permis de savoir si elle avait subi un viol. Sans compter que Meilhon n’a jamais été condamné de ce chef. On réalise combien la parole « à chaud » peut être source de complications pour tous et d’incompréhension. En cela, l’histoire fait son travail de recul et nous offre une vision de l’affaire purgée des velléités de chacun.

« La vérité de la mort de Laëtitia serait de peu d’importance si on la séparait de la vérité de son existence, de la solitude qu’elle a endurée, des voies qu’elle s’est choisies, du milieu et de la société qui furent les siens. Le travail de tous ces enquêteurs, qui permet de comprendre ce que Laëtitia a fait et ce que les hommes lui ont fait, n’est pas sans rapport avec la démocratie. On arrête les malfaiteurs parce que la sécurité est un droit. On les juge au nom du peuple français. Et je me suis dit que raconter la vie d’une fille du peuple massacrée à l’âge de dix-huit ans était un projet d’intérêt général, comme une mission de service public. »

   Ce livre m’a passionné. Son propos est prenant et percutant. Honnête et rigoureux, Ivan Jablonka nous offre, de sa plume fluide, un ouvrage de grande qualité. Je pense qu’il ouvre les yeux et fait de cette affaire, de ce fait divers, une véritable histoire humaine. C’est de cela dont l’historien parle : une histoire d’homme, de femme, de vie et de mort. Et c’est à Laëtitia mais aussi à tous les vivants, à commencer par Jessica, qu’il rend un hommage, jamais obséquieux, toujours empli d’un profond respect qu’il est bon de lire.

Bonne lecture,

Maêlle

Ma lecture entre dans le cadre du challenge de la rentrée littéraire, devenant ainsi la 5ème sur les 6 que je me suis objectivée ! Je devrai parvenir à ce résultat avant la deadline !

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