Patients de Grand Corps Malade

La nuit est belle, l’air est chaud et les étoiles nous matent,
Pendant qu’on kiffe et qu’on apprécie nos plus belles vacances,
La vie est calme, il faut beau, il es deux heures du mat,
On est quelques sourires à partager notre insouciance.

C’est ce moment-là, hors du temps, que la réalité a choisi,
Pour montrer qu’elle décide et que si elle veut elle nous malmène,
Elle a injecté dans nos joies comme une anesthésie,
Souviens-toi de ces sourires, ce sera plus jamais les mêmes.

Le temps s’est accéléré d’un coup et c’est tout mon futur qui bascule,
Les envies, les projets, les souvenirs, dans ma tête y’a trop de pensées qui se bousculent,
Le choc n’a duré qu’une seconde mais ses ondes ne laissent personne indifférent,
« Votre fils ne marchera plus », voilà ce qu’ils ont dit à mes parents.

   Fabien Marsaud, plus connu sous le nom de Grand Corps Malade est un slameur, compositeur, interprète français. C’est un artiste reconnu, respecté et apprécié. Qui est venu chanter sur scène avec une béquille. Qui a vécu une expérience violente, traumatisante dont il sort un livre en prose plein d’humour, d’autodérision mais aussi plein d’émotions et de tendresse. Une plongée vertigineuse dans un monde que l’on cache, que l’on dissimule et que nous avons du mal à accepter et à intégrer en France : le monde des handicapés. Les « tétras, les trauma« , Fabien Marsaud a bien failli rester de ce côté-là. C’est au prix du deuil de ses espoirs, de ses envies et d’une belle détermination ainsi que d’un accompagnement soutenant qu’il parviendra à échapper à ce destin. Et c’est dans son livre Patients qu’il en parle.

   Malgré la gravité du sujet, je peux d’ores et déjà vous dire qu’il n’y a aucun pathos. Grand Corps Malade ne joue pas dans le mélodrame mais clairement dans le registre de l’humour. Ce livre a donc une puissance inattendue de par la surprise qu’il créée en nous parlant dans un registre décalé par rapport à la situation vécue. Ce livre, il est plein de générosité car Fabien Marsaud parle presque davantage des autres que de lui-même.

   En 1997, Fabien Marsaud a 20 ans. Il sort d’un mois de réanimation durant lequel il ne pouvait ni parler, ni même déglutir correctement, encore moins marcher ou se mouvoir. Un saut dans une piscine pas assez remplie et c’est une fracture d’une vertèbre cervicale qui vient se loger dans sa moelle épinière. C’est un accident, qui se révèle beaucoup plus courant qu’on ne le pense de prime abord, qui va réduire à néant les espoirs sportifs de ce grand gaillard. Mais pas seulement. Cet accident, il va mettre à l’épreuve sa volonté, sa force de caractère, sa capacité de résilience, son ouverture d’esprit, sa vie tout simplement. Et puis, il y a l’espoir : tétraplégique incomplet. Incomplet signifie que Fabien Marsaud a réussi finalement à bouger un muscle du bas du corps peu de temps après l’accident. Il va falloir y croire. Il va falloir s’accrocher.

Alors j’ai découvert de l’intérieur un monde parallèle,
un monde où les gens te regardent avec gêne ou avec compassion,
Un monde où être autonome devient un objectif irréel,
Un monde qui existait sans que j’y fasse vraiment attention.

Ce monde-là vit à son propre rythme et n’a pas les mêmes préoccupations,
Les soucis ont une autre échelle et un moment banal peut être une très bonne occupation,
Ce monde-là respire le même air mais pas tout le temps avec la même facilité,
Il porte un nom qui fait peur ou qui dérange : les handicapés.

On met du temps à accepter ce mot, c’est lui qui finit par s’imposer,
La langue française a choisi ce terme, moi j’ai rien d’autre à proposer,
Rappelle-toi juste que c’est pas une insulte, on avance tous sur le même chemin,
Et tout le monde crie bien fort qu’un handicapé est d’abord un être humain.

   Il évoque sa vie durant les douze mois qu’il a passé dans le centre de rééducation, sans pudeur et avec humour. Il jette sur ce passage de sa vie un regard lucide, honnête et empreint de beaucoup d’autodérision. Quand on connaît un peu l’artiste qu’il est devenu, on connaît la fin de ce processus de rééducation. Mais Fabien Marsaud va au-delà de ce que l’on peut voir. Il nous parle de tout ce qui peut se passer dans la tête d’une personne à qui on ne peut pas cacher qu’elle risque de ne plus jamais remarcher. A travers son récit, il donne la parole aussi à tous les autres qui ne connaîtront pas la même évolution que lui.

   Il y a du respect pour tous ces gens croisés, ces cassés par la vie qui ne les a pas épargnée. Et il y a de la part du lecteur aucun voyeurisme mais plutôt une envie de découvrir et sans doute de comprendre. Comment fait-on pour s’en remettre ? Pour repartir de l’avant ? Et puis, comment vit-on le fait d’être handicapé dans notre société actuelle ? Des questions qui ne sont pas éludées.

   On relativise aussi beaucoup quand on découvre le quotidien de toutes ces personnes. Quand l’objectif journalier c’est la survie, quand toute l’énergie que l’on possède est tendue vers l’espoir de remarcher, nos petits maux sont remis en perspective. Sans faire la leçon aux valides, loin de là la nature de son propos, Fabien Marsaud nous donne quand même à nous autres non handicapés, en pleine santé, une leçon de vie. En se mettant à la hauteur de ces personnes, on comprend mieux la difficulté de leur quotidien et la nécessité de les intégrer à notre monde.

Alors pourquoi tant d’embarras face à un mec en fauteuil roulant,
Ou face à une aveugle, vas-tu tu peux leur parler normalement,
C’est pas contagieux pourtant avant de refaire mes premiers pas,
Certains savent comme moi qu’y a des regards qu’on oublie pas.

C’est peut-être un monde fait de décence, de silence, de résistance,
Un équilibre fragile, un oiseau dans l’orage,
Une frontière étroite entre souffrance et espérance,
Ouvre un peu les yeux, c’est surtout un monde de courage.

Quand la faiblesse physique devient une force mentale,
Quand c’est le plus vulnérable qui sait où, quand, pourquoi et comment,
Quand l’envie de sourire redevient un instinct vital,
Quand on comprend que l’énergie ne se lit pas seulement dans le mouvement.

Parfois la vie nous teste et met à l’épreuve notre capacité d’adaptation,
Les cinq sens des handicapés sont touchés mais c’est un sixième qui les délivres,
Bien au-delà de la volonté, plus fort que tout, sans restriction,
Ce sixième sens qui apparaît, c’est simplement l’envie de vivre.

   En parlant de ses potes, de ses « coloc » de chambre, des autres pensionnaires du centre de rééducation, petit à petit Fabien Marsaud nous fait oublier la situation de handicap de chacun. Quand ils papotent tous ensemble dans le sous-bois assis sur leurs fauteuils, il n’y a plus d’handicapés mais seulement des mecs posés à discuter de leur avenir avec un réalisme et une honnêteté difficile à encaisser mais nécessaire à affronter.

   J’ai moi aussi découvert un monde dont j’ignorais beaucoup de choses. J’ai senti comme le besoin de dire à ces gens-là que quand ils seront sortis, quand ils le pourront, on sera là à les regarder comme des personnes normales. Intégrer le handicap dans le quotidien de tout à chacun, voilà un défi qu’il serait aussi bon que beau de relever.

   En tout cas, on est heureux pour Fabien Marsaud quand il parvient à faire ses premiers pas. Puis, ce sera les béquilles. Puis un nouveau centre car son évolution est arrivée sur un autre plan que celle des autres.

   C’est l’histoire de la renaissance d’un homme qui devint un artiste accompli aux textes magnifiques. Je vous ai reproduit Sixième sens qui ouvre le livre, mais j’ai personnellement énormément d’affection pour sa chanson Les voyages en train et j’ai beaucoup ri sur Ma tête, mon cœur et mes couilles. Fabien Marsaud est un artiste empreint d’une grande humanité et dont j’ai découvert un pan de vie. Je suis impressionnée par son sixième sens. C’est une sacré épreuve que la vie lui a réservé. Son livre en est le témoignage. J’ai prévu de regarder le film adapté au titre éponyme. Je sais déjà que j’aimerai.

Bonne lecture,

Maêlle

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4 réflexions sur “Patients de Grand Corps Malade

  1. Mo' 30 janvier 2018 / 20 h 48 min

    Comment résister. J’aime l’artiste et sa personnalité. Et ta chronique ❤ ❤

    • Maêlle 30 janvier 2018 / 21 h 41 min

      Merci !! Ne résiste pas, il vaut le coup d’oeil surtout quand on apprécie l’artiste !

  2. Acr0 1 février 2018 / 18 h 47 min

    Je n’ai pas lu ce livre, mais il me fait penser indéniablement à mon livre en cours, celui de Mathieu Malzieu « Journal d’un vampire en pyjama » sur l’aspect non pathos et humour. En tout cas, tu en parles rudement bien 🙂 J’aimerais bien le découvrir.

    • Maêlle 6 février 2018 / 9 h 47 min

      J’en entends beaucoup parler depuis que j’ai lu Patients de Grand Corps Malade ! Je pense que je vais me laisser tenter, j’attends ta chronique 😉 Merci c’est gentil de dire que je parviens à donner envie de le lire 😊

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