Pas parler de Lydie Salvayre

   Prix Goncourt 2014, Pas parler de Lydie Salvayre m’a surtout attiré pour la magnifique couverture en édition limitée de chez Points. Des poches soignés et mis en valeur, je trouve l’initiative vraiment sympa ! Bien sûr, le résumé m’a intrigué d’autant que le livre place son histoire durant une partie de l’histoire espagnole difficile, à savoir la guerre civile de 1936 dont découlera l’arrivée au pouvoir de Franco avec la dictature qui suivit. Je pense que cet épisode historique tend à être minimisé ou occulté par la montée du nazisme et du fascisme en Europe. En 1936, Hitler était déjà chancelier allemand, Mussolini est le Duce en Italie et les deux pays se rapprochent dangeureusement. A sa façon l’Espagne n’échappe pas à l’instabilité politique qui s’installe sur le vieux continent. Et tout cela, nous le découvrons à travers Montse, la mère de la narratrice et autrice, et à travers un écrivain espagnol Bernanos auteur Les grands cimetières sous la lune. Deux témoins d’une époque bouleversante où la noirceur humaine va se révèler.

Montse a 15 ans, vit pauvrement dans un petit village espagnol et a un frère aux idéaux qui la transporte. Eté 1936, sa vie va changer, un vent nouveau souffle sur l’Espagne. Bernanos vit sur l’île de Majorque et assiste impuissant et dévasté aux massacres bénis par l’Eglise de pauvres hères qui ont le malheur de ne pas penser comme les autres.

   Les deux voix se mêlent, celle de Montse, jeune et belle femme quoique pauvre, et celle de Bernanos, écrivain adulte qui décide d’user de sa plume pour dénoncer ce qu’il voit. Au risque d’y laisser sa peau, ça il le sait, raison pour laquelle d’ailleurs il finira par s’exiler. Mais durant sa présence sur l’île, il se fera le témoin des massacres qui ensanglante les lieux paradisiaques où il vit. Au nom d’une idéologie, on commence à tuer un villagois, puis deux, puis cent car on se met à soupçonner. Il suffit d’un ragot, d’une rumeur pour vous voir embarqué en pleine nuit et finir dans un fossé une balle dans la tête. Des pelotons d’exécution sillonnent l’île en quête de victimes. Tant et si bien qu’on ne sait même plus à qui il convient de donner allégeance : les nationalistes, les libertaires, les communistes, les anarchistes, les franquistes ? Tout se mêle, se mélange. Très sincèrement, je me suis embrouillée entre les différentes factions car certaines de leurs idées se recoupent. Si j’ai mieux compris les libertaires et anarchistes, c’est parce que José, le frère de Monste joue un rôle prépondérant dans l’histoire de cette dernière. Mais derrière les massacres, je dois avouer qu’entre le soutien des russes et les prêtres qui bénissent les armes des miliciens, je ne savais plus à quel saint me vouer. Cela donne le sentiment de perdre pied, d’un moment très brouillon de l’histoire. Et finalement, nous aboutissons à un climat de peur, de défiance permanente, de délation, un environnement malsain dans lequel la confiance ne peut plus être éprouvée à l’égard de personne.

   Montse commence par nous raconter la joie immense qu’elle a éprouvé durant l’été 1936. La voilà qui s’embarque pour Barcelone avec son frère. Quelle expédition elle qui n’est jamais sortie de sa campagne ! Et surtout, quel émerveillement ! La voilà qui sort dans les bars, croque la vie à pleine dent dans une ambiance chaleureuse et décontractée. La ville est aux mains des libertaires qui estiment que chacun peut faire ce qu’il souhaite dans le respect de l’autre. On sent Montse qui part à la conquête d’elle-même. Le souvenir brille de mille feux et illumine sa mémoire extrêmement défaillante. Il est la braise qui reste du feu de sa mémoire et qui refuse de s’éteindre. A chaque fois qu’elle la ravive, elle ressent à nouveau ce flot d’émotions parfaitement retranscrit pour le lecteur. J’ai senti cette allégresse, cette joie de vie, cette force incroyable qu’elle éprouve durant ces quelques jours. On l’envie de connaître une telle chose. Ce fut, et de loin, sans doute la plus grande expérience de sa vie, celle durant laquelle elle se sentit profondément vivante.

   Et c’est à travers son frère José que nous sentirons arriver les nuages du doute. Son esprit, quoiqu’emporté, quoique passionné, n’en demeure pas moins plein d’intelligence. Et José, il a conscience là, assis à la table de la terrasse d’un bar, que l’on envoie de jeunes gens comme lui au front, pour faire face à des hommes lourdement armés, militarisés et organisés. Eux qui sont de joyeux lurons, qui, pour la plupart, n’ont jamais tenu une arme et ne savent pas ce que c’est de s’organiser face à l’ennemi. José voit la guerre derrière les sourires de façade et on le sent qui décline dans sa conviction profonde, trop impacté par la réalité de ce qu’il perçoit.

   La voix de Bernanos continue de dénoncer, ces prêtres, ces hommes d’église qui le répugnent, qui promènent leur soutane dans les champs et bénissent les condamnés autant que les armes pour garantir à chacun les faveurs de dieu. Clairement, ces passages sont comme des pamphlets contre une église qui se « vend » à l’idéologie qui la préservera elle plutôt que ses ouailles. Elle nous répugne, nous la trouvons abjecte mais nous ne généralisons pas. Nombre de curés, prêtres et autres hommes d’église ont aussi été tués, massacrés, mutilés dans leurs églises.

   Monste continue son récit, son retour finalement, dans la maison familiale et la honte sur la famille. Un mariage sans amour, un mariage de façade, une vie difficile, l’exil, la seconde guerre mondiale. Et puis tout se perd dans le noir du trou de mémoire. Le fil se casse, l’histoire se termine. Après les envolées guillerettes de l’été 1936, où Montse devient une femme libre et indépendante à sa façon, nous assistons aux errements de la guerre. Si Lydie Salvayre nous confie que sa mère se souvient encore de sa naissance comme de celle de sa soeur (qui est née en 1937 donc dans ces souvenirs conservés) le reste n’existe plus que dans la mémoire des autres et les livres d’histoire.

   A travers ce livre elle rend hommage à sa mère, une femme incroyablement digne et forte, un personnage à part entière qui lui aura confié les années les plus extraordinaires de sa vie. Evidemment, à côté de cela demeure des interrogations, comme celle de se demander si les 70 années qui ont suivi ont été si peu intéressantes qu’elle n’en garde aucun souvenir ? Mais il n’y a pas de réponse à cela. Seulement l’histoire de Montse et de l’été 1936.

Bonne lecture,

Maêlle

Lecture que je soumets dans le cadre du Défi lecture 2018, catégorie 61 – Un livre dont le titre ne contient que deux mots.

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