La Serpe de Philippe Jaenada

   En voilà un qui aurait pu être ma lecture pour le défi « Pavé de l’été » (j’y reviendrai plus tard à ce sujet), car La Serpe de Philippe Jaenada comptabilise 648 pages en format broché. Autant dire qu’il vaut mieux que la plume de l’auteur vous emporte si vous ne voulez pas mourir d’ennui ou – pire – abandonner tout simplement. Et ça n’était pas gagné pour moi. Je n’avais jamais lu Philippe Jaenada, seule une collègue de travail, lectrice compulsive, m’en avait parlé en bien. En très bien même. Et voilà qu’il s’intéresse à une affaire judiciaire… Je l’ai donc demandé pour Noël et ma grand-mère me l’a gentiment offert.

   J’ai été quelque peu décontenancée au début mais je dois dire que j’en garde un excellent souvenir et que sa lecture n’a absolument pas été fastidieuse. Laissez-moi vous dire pourquoi…

Dans un château à Escoire, en Dordogne, un homme crie à l’aide. C’est Henri Girard, nous sommes en octobre 1941, et il vient de découvrir son père, sa tante et la bonne massacrés au rez-de-chaussée de la demeure. Alors que tous les indices pointent vers lui, seul survivant de cette nuit d’horreur, au terme d’un retentissant procès d’assises, il est acquitté et l’enquête close. Henri Girard poursuivra sa vie, à jamais marqué par ce deuil et l’épreuve qui s’en est suivi. Auteur, sous pseudonyme, du livre Le salaire de la peur, Henri Girard mourra après une vie tumultueuse, sans que jamais les meurtres du château d’Escoire ne soient résolus. C’est à ça que Philippe Jaenada décide de s’atteler.

   L’auteur décide de mener sa propre enquête et de tenter à parvenir à une conclusion étayée et plausible. Il ne pourra pas véritablement résoudre cette enquête car pour ce faire, il aurait fallu qu’elle soit à nouveau ouverte et que nous puissions avoir une preuve tangible ou des aveux. Philippe Jaenada ne pourra sans doute avoir aucun des deux, mais un faisceau d’indices concordants, une thèse claire et étayée, c’est tout à fait possible.

   J’ai été quelque peu déroutée au début. En effet, l’auteur commence par nous raconter toute l’histoire. Il reprend tout ce qui a été dit au sujet d’Henri Girard, notamment au procès. Il nous dépeint sa vie, ses rapports avec son père et sa tante, comme le procès l’a laissé entendre. Mais au départ, Philippe Jaenada ne précise absolument pas le processus qu’il souhaite poursuivre. Alors je me suis laissée embarquer en me demandant comment il comptait prouver qui était l’auteur avec une telle attaque à charge. A moins qu’il ne fut lui-même convaincu de la culpabilité d’Henri Girard même si le procédé me laissait perplexe. Il n’y avait, semble-t-il, aucun recul quant à l’enquête et l’audience. Mais soudain, tout change.

   Une fois que Philippe Jaenada vous a conté l’histoire d’Henri Girard, de ses frasques, de sa propension à dilapider l’argent, à en gagner, de ses combats politiques et de la fameuse affaire d’Escoire, nous sommes plus ou moins raccords avec l’idée qu’il fait un coupable idéal. Sauf visiblement pour le président des assises et les jurés. On en vient presque à se dire que ce président exagère, que sa façon de mener les débats a conduit à un acquittement qui n’aurait jamais du être prononcé. Mais subtilement, l’auteur renverse vos convictions une à une. D’une main, il balaie la table et repositionne les faits. Il pointe du doigt les manquements tout au long de l’enquête et imagine les conséquences si d’autres découvertes avaient été faites ou si d’autres questions avaient été posées.

   L’auteur fait un travail minutieux, se plongeant dans le dossier d’instruction – en omettant pas de remercier les deux femmes qui l’ont aidées à trouver ce dont il avait besoin – retraçant les interrogatoires, les réponses d’Henri Girard. On en vient à être percuter par la conviction avec laquelle il est habité au début : celle que la Justice de son pays ne va pas laisser en détention provisoire un homme innocent et dont la culpabilité peine à être démontrée. On découvre, effaré, comment le déterminisme d’un homme doté d’un pouvoir non négligeable qu’est celui de pouvoir priver un être humain de liberté, peut anéantir, détruire une vie.

   Henri Girard n’était sans doute pas un enfant de chœur. Il avait des défauts comme tout à chacun. Mais il avait surtout un défaut important : il ne plaisait pas au juge d’instruction en charge du dossier des meurtres d’Escoire. Cela a plus ou moins suffi à en faire un coupable tout trouvé. Il plaisait à tous de rester dans cette facilité sans s’interroger davantage. Même le policier consciencieux, qui s’interroge sur certaines choses, qui aimerait sans doute éclaircir quelques points, se retrouve mis sur la touche. Henri Girard est délaissé, sauf par son épouse de l’époque avec qui pourtant la relation n’était pas au beau fixe. Finalement, une main se tend et pas la moindre en cette époque. Celle de Maurice Garçon, avocat extrêmement réputé, redoutable ténor des tribunaux qui accepte de prendre en charge la défense d’Henri Girard. Il faut dire qu’il connaissait son père et qu’il nourrit de sérieux doutes sur la culpabilité du fils. Philippe Jaenada va aussi se plonger dans les carnets de l’homme de robe. Car ce n’est pas la seule conviction de l’avocat qui a permis l’acquittement de l’accusé. C’est aussi sa capacité à semer le trouble en soulignant les manquements, les loupés, les oublis, en glissant subtilement la partialité de cette instruction menée à charge, en désarçonnant certains témoins. Il sème le doute, jette le trouble sur ce dossier qui semblait si simple, si évident.

   Philippe Jaenada use du même stratagème avec nous. Après nous avoir plus ou moins convaincu de la culpabilité d’Henri Girard, il remet tout en question et surtout notre toute nouvelle conviction. Et il y parvient avec une indéniable persévérance et beaucoup de patience.

   C’est donc une enquête avec la particularité que l’auteur se met en scène dans sa propre enquête. Il nous raconte sa virée dans le Périgord à la pêche aux infos, ses recherches aux archives départementales et son approche du lieu des crimes. Je dois dire d’ailleurs que la seule chose qui a été un peu compliquée pour moi (mais l’auteur ne m’en voudra sans doute pas puisqu’il reconnaît lui-même sa difficulté à décrire et à situer dans l’espace) ce fut de m’y retrouver dans le château et les différents passages. Heureusement, nous avons deux cartes au début du livre, une du château en tant que tel, du moins du rez-de-chaussée et une autre qui situe le château dans le village. Elles sont indispensables pour comprendre notamment le cheminement du tueur.

   Philippe Jaenada lève le voile et nous offre une hypothèse de ce qui a pu réellement se passer. Il nous délivre ses conclusions après nous avoir amené aux mêmes déductions que lui. Alors outre le fait d’apprendre énormément de choses sur la vie d’Henri Girard, cet ouvrage est aussi une redoutable enquête bien menée qui nous propose – enfin – une conclusion à celle avortée.

Bonne lecture !

Maêlle

Lecture partagée dans le cadre de Défi lecture 2019 – catégorie 97 – Un livre dans lequel est évoqué un autre livre (en l’espèce Le salaire de la peur de Georges Arnaud)

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3 réflexions sur “La Serpe de Philippe Jaenada

  1. Brize 12 juillet 2019 / 18 h 58 min

    C’est vrai qu’il aurait fait un beau pavé de l’été !

    • Maêlle 16 juillet 2019 / 9 h 38 min

      Si certain.e.s cherchent des idées de lecture… 😉

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