Théâtre de cendres de Karim Berrouka

   J’avais déjà croisé par le passé la plume de Karim Berrouka, dans un recueil de nouvelles me semble-t-il. Et mon amie Linetje avait lu un livre de lui qu’elle avait trouvé plutôt hilarant. J’avais donc gardé en tête l’image d’une écriture légère et drôle.

   Et j’ai lu Théâtre de cendres, recueil de nouvelles publié chez ActuSF mis gentiment à notre disposition au format numérique pendant le premier confinement. Et là, j’ai vraiment eu le sentiment de me prendre un uppercut. Je suis restée KO après ma lecture. J’ai dévoré le recueil, enchaînant les nouvelles, naviguant sur un océan d’émotions variées mais intenses. Terriblement intenses. Pas de drôleries ou de blagues, plutôt l’horreur de la guerre, l’idiotie de l’intelligence humaine, les nouvelles sont sombres mais l’écriture lumineuse. J’ai été transportée par les mots et la féerie de l’auteur.

Ce recueil dont je vais partager la chronique dans le cadre du challenge des Lectures du Maki, est un véritable coup de cœur.

Le recueil est composé de 5 récits aux longueurs très inégales :

Charbon : Entrée en matière aux chants sifflants des obus qui s’écrasent. Il m’a fallu quelques lignes pour comprendre la métaphore mais seulement quelques mots pour être envoûtée. Quand je l’ai lue, j’ai eu terriblement envie de la lire à haute voix. Cette histoire de guerre de tranchée est puissante, forte ; on a envie d’user de la voix qui porte loin pour conter l’horreur macabre des champs de batailles. Ce récit est puissant et m’a immédiatement donné envie de poursuivre.

Naufrage : Mme Patterson navigue sur les flots ; à chacune de ses excursions en mer elle revient seule sur terre : sa flotte fait naufrage immanquablement. Si bien qu’à la fin, la pauvre Mme Patterson se retrouve seule à ramer sur une pauvre barque. Plus aucun marin n’accepte de l’accompagner. À son désœuvrement, qu’elle vit finalement assez bien puisqu’elle est proche de l’océan, elle doit faire face à l’amertume et l’hostilité des villageois. Ils ne voient en elle qu’un oiseau de malheur, qui a envoyé époux, père, fils au fond de l’océan. Depuis ils craignent l’océan, le redoutent, eux, peuple de pêcheurs. Alors le village se meurt tandis que la vieille femme continue de s’adonner au bonheur du naufrage. Les villageois vont échafauder des plans pour tenter d’éliminer Mme Patterson et retrouver leur raison de vivre.

Karim Berrouka parvient à nous faire détester personne. Ni Mme Patterson, ni ces pauvres habitants désœuvrés dont le chagrin perce à travers les mots de l’auteur. Si la fin est triste de par sa cruauté, le récit est touchant par cet équilibre entre les deux univers qui se côtoient. Ici, le fantastique est aquatique, c’est une touche légère qui vient seulement offrir un peu de magie dans ce monde sombre.

Les sombres : Où vont les fées qui ne reviennent jamais dans leur Royaume ? C’est ce que veut découvrir la Reine des fées. À cette fin, elle envoie une fée qu’elle sait être forte et résistante. Mais jusqu’à quel point peut-on résister à la tentation, même armée des meilleures intentions ?

Dans ce récit, le monde des fées se heurte au monde des humains. Et le choc est d’autant plus violent que les fées, incapables de ressentir la beauté de ce qu’elles créent, de ressentir des émotions, se mettent à percevoir les sentiments éprouvés par les humains. Ne serait-ce pas la pire drogue qu’il soit ? Karim Berrouka évoque ici la nature humaine et les émotions. Face à l’amour, la joie, la liesse, le bonheur, il oppose la violence, la haine, tout ce qui mène à… La guerre. Théâtre ultime des émotions les plus violentes. On plaint les fées, tant par ce qu’elles découvrent qui les mènent à leur perte, que pour leur arrogance qui concourt aussi leur malheur.

D’or et de diamant : Karim Berrouka revient sur le thème de la tentation. Ici, c’est un jeune marin amoureux qui se retrouve à aller sur un îlot de tentation avec un homme excentrique. Tout est fait pour vous attirer : le sable sous l’eau translucide est en réalité de l’or, une légende fabuleuse vous allèche d’un trésor présent sur une des îles de l’archipel. C’est un peu L’île au trésor revisitée par Karim Berrouka. Il y a presque un côté religieux avec cette idée de tentation à laquelle les hommes se soumettent sans parvenir à résister. L’auteur y ajoute l’amour d’un marin pour un autre, la pudeur et la force de ces sentiments ; avec de l’espoir. Il y a une très belle réflexion entre les deux personnages principaux de cette histoire. J’ai beaucoup aimé les dialogues entre eux qui nourrissent le récit et lui offrent une véritable profondeur.

Théâtre d’ombres : finalement, la nouvelle qui donne presque son nom au recueil est sans conteste celle dont je me souviens le moins. Et qui m’a le moins marqué donc. L’auteur nous parle d’Alice et Shaun, deux êtres entre la vie et la mort, venant animés des marionnettes de cuir et de tissus lorsqu’on les invoque.

Une nouvelle étrange, abstraite, un peu abscons qui a nécessité que je me renseigne un peu. Ainsi le dalang dont il est fait référence, ainsi que le théâtre, sont en lien direct avec les théâtres d’ombres asiatiques. Si j’ai bien compris, le dalang est l’équivalent de notre marionnettiste. Ici Karim Berrouka nous propose un dalang capable de convoquer des esprits pour animer ses marionnettes et offrir un spectacle ébaubissant au public. C’est du moins ainsi que je l’ai comprise, l’histoire étant, comme je le disais, assez abstraite. Je ne suis pas certaine d’en avoir bien perçu toute la subtilité. Je devrai d’ailleurs peut-être relire cette nouvelle maintenant que j’ai les informations pour mieux en saisir la teneur. Mais cela n’enlève rien à l’incroyable qualité de la narration.

   Chaque nouvelle est travaillée mais ce qui me reste surtout c’est la plume incroyablement poétique – quoique sombre – de l’auteur. Un extrait pour le plaisir, issu de la nouvelle D’or et de diamant :

– Pourquoi ? N’eût-il pas été plus simple de vus éloigner de ces hommes, de les ignorer ? Votre souffrance est bien plus belle que tous leurs petits rêves, plus intense que cette peur qui les rend acariâtres et mauvais.

– Monsieur, leur haine est l’exutoire à leur culpabilité. Celle de n’avoir pas compris à temps que l’espoir s’entretient dans l’initiative et ne survit jamais dans le renoncement. Ils ont fermé les yeux dès les premiers signes. Fatalistes, ils ont tiré un trait. Je refuse de me résigner. Je veux que l’espoir subsiste et je fera tout ce qui est en mon possible pour retrouver cette personne disparue, tant que la preuve intangible de sa mort ne me sera pas présentée.

 

 

   J’ai vibré, les mots de Karim Berrouka m’ont profondément chamboulé, ses phrases m’ont heurté et transporté, aussi je n’ai qu’un conseil : lisez-le. En espérant qu’il vous plaise autant qu’à moi.

Bonne lecture !

Maêlle

Je partage cette lecture dans le cadre du challenge du Maki et du Défi Cortex !

3 réflexions sur “Théâtre de cendres de Karim Berrouka

  1. Linetje 13 novembre 2020 / 19 h 52 min

    Effectivement il semblerait que ce soit une très belle découverte ! J’avais beaucoup aimé sa plume également mais dans un tout autre style !

  2. yogo 15 novembre 2020 / 21 h 37 min

    Merci pour cette nouvelle participation.
    Malgré ton enthousiasme, je sais que ce recueil n’est pas pour moi mais il devrait palire à beaucoup.

    • Maêlle 15 novembre 2020 / 21 h 53 min

      Oui, je ne pense pas qu’il soit ton style de lecture 😉 Mais c’est un joli recueil à découvrir !

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