Impossible d’Erri de Luca

Admettez que cela faisait quelques temps que je n’avais pas fait d’article sur un livre d’Erri de Luca. Je n’ai d’ailleurs pas pris le temps de chroniquer Le tour de l’oie, ma précédente lecture de lui. Tant pis pour moi, je serai contrainte de le relire pour pouvoir vous en parler utilement ! En attendant, revenons à ce dernier titre. Impossible. De ne pas le lire. L’histoire se déroule pour partie dans un cabinet d’instruction. Comment donc ignorer cet ouvrage qui a trait – de loin – avec la justice (italienne de surcroît) ? Et le voilà entre mes mains, emplie que je suis du désir de le lire et savourant à l’avance le plaisir qui découlera de cette lecture. Un ravissement.

Erri de Luca est égal à lui-même : le livre est empreint de son habituelle poésie, entrecoupée de discussions quasi-philosophiques avec le juge d’instruction chargé de son enquête. Il revient à ses habitudes : peu de nom, et pas celui du personnage principal, un style épuré mais percutant. Et une façon de parler de l’amour, des relations humaines absolument magnifiques. Je pourrais me faire un carnet uniquement constitué de citations de cet auteur. Je digresse encore.

On part en montagne pour éprouver la solitude, pour se sentir minuscule face à l’immensité de la nature. Nombreux sont les imprévus qui peuvent se présenter, d’une rencontre avec un cerf au franchissement d’une forêt déracinée par le vent.
Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité.

L’auteur alterne entre deux temps narratifs. Celui où le mis en examen est interrogé dans le bureau du juge et celui où il est dans sa cellule. Dans cette dernière il s’adresse à une femme dont il est profondément amoureux. Alors qu’il se laisse aller à d’agréables divagations avec elle, contant anecdotes et partageant réflexions sur sa situation de prisonnier, l’interrogatoire est plus sec, plus âpre. Deux tempo distincts pour une seule histoire.

Celle d’un homme qui a donné l’alerte en montagne après avoir vu chuter un autre homme devant lui. Membre du même groupe révolutionnaire, ils ont fait parti tous les deux de la génération la plus poursuivie en Italie. On comprend que l’homme a appartenu à un groupe révolutionnaire longuement et assidûment poursuivi par le gouvernement italien. On peut supposer que cet homme était partie prenante dans l’un des groupes « d’extrême-gauche » qui a sévi durant les années de plomb en Italie. Mais cette période de l’histoire étant encore assez imprécises, notamment en terme de responsabilités de chacun, que je me garderai bien de tout jugement ou explication dans cet article. Toujours est-il que cet homme a déjà connu la machine judiciaire : l’arrestation, la présentation à un juge, le procès et enfin la prison. Cette expérience fut aussi celle de la trahison : certains membres de l’organisation ayant préféré bénéficier des faveurs de l’État en révélant de précieuses informations. Cela a marqué l’homme même s’il estime que ces personnes se sont surtout trahis eux-mêmes. Dès lors, s’affronte dans ce huis-clos, deux visions totalement antagonistes de la société. Chacun a sa vision de l’appareil judiciaire. L’avantage, s’il doit y avoir un, va à l’expérience de la vie de celui qui est mis en cause.

Le juge, jeune, admet ne pas comprendre totalement la mentalité qui régnait dans ces groupes politiques. A travers leurs discussions, l’auteur dessine l’engagement, l’importance de celui-ci et tout ce qu’il peut apporter à un homme. Et le juge se retrouve finalement attentif aux propos de l’homme dont il doit décider s’il l’envoie devant un tribunal ou décide de ne pas le poursuivre.

Convaincu de la culpabilité du mis en examen, le juge tente par tous moyens de le mettre en porte-à-faux. De former une brèche dans sa défense inébranlable. D’altérer sa conviction d’innocent. Mais l’homme est à l’image des montagnes qu’il aime gravir : impassible. Les stratagèmes mis en place par l’homme de justice nous rend tiraillé entre le mépris pour cet homme qui tente d’en piéger un autre, et l’admiration de le voir si tenace et prompt à écouter les conseils de l’homme qu’il interroge. Il est difficile à cerner mais c’est sans nul doute le but de l’auteur de le rendre insaisissable.

R. Votre recherche d’un mobile glisse vers le crime passionnel ? Evitons le ridicule.
Q. Je retire ma question. Il n’en demeure pas moins que vous n’étiez pas des moines, il y avait des femmes, je veux dire des camarades, dans l’organisation. Des liens affectifs se nouaient et se dénouaient.
R. Ce qui l’emportait sur tout le reste, c’était la raison pour laquelle nous étions ensemble et c’était cela qui décidait du sort final de nos vies.

En alternance avec ces moments de tension dans le bureau du magistrat, où portés par l’affection et la connivence que l’auteur suscite avec celui qui est poursuivi, nous espérons ardemment qu’il va échapper aux chausses-trappes, le vieil homme rédige des lettres à l’attention de son ammoremio. Des lettres qu’il n’envisage pas particulièrement d’envoyer mais plutôt de donner une fois qu’il sera sorti. Car sa conviction sur le fait que la Justice ne pourra guère le poursuivre ou ne pourra que le déclarer innocent est aussi solide que sa défense. A travers ces lettres, il raconte avec une douce intimité comment il fait face à la détention. Et il parle de lui, de son histoire, de sa rencontre avec la victime décédée dont un juge est convaincu qu’il a donnée la mort. Là, il ne justifie pas, n’explique rien de son engagement passé. Il parle davantage de son opinion sur le juge, de son histoire à lui. On perçoit à travers sa façon de s’exprimer, la complicité immense qui le lie à cette femme.

Erri de Luca fait montre dans ces passages d’une incroyable douceur poétique qui m’a profondément ému :

« C’est comme ça, ammoremio, quand il s’agit de longues séparations, prison ou émigration, laissons faire le temps et non les serments.
Tu es une femme au cœur de la vie. S’il t’arrive d’éprouver un désir impérieux pour un homme, tu l’exprimes et tu le satisfais. J’espère que tu ne tomberas pas amoureuse, mais quand bien même, je t’aime tant. Le bonheur que tu saisis avec un autre ne m’enlève rien de toi. Tu ne pouvais trouver ce bonheur avec moi.
J’ai toute une variété de bonheurs avec toi, tu ne m’en as pas privé, tu en as même inventé que je ne pouvais imaginer. Ils sont faits sur mesure pour moi et ne pourront se reproduire avec aucun autre.
Il en va ainsi des bonheurs. »

Le respect de l’homme pour cette femme et son bonheur, pour l’homme d’Etat en face de lui, montre avec quelle acuité Erri de Luca observe les relations humaines. L’auteur parvient à nous faire perdre l’intérêt de savoir si l’homme est coupable ou innocent de ce crime et le place davantage dans l’idée de savoir quelle leçon y-a-t-il à tirer de cette histoire. Comment peut-on juger sans connaître ? Car finalement, le juge a une conviction par rapport à des éléments objectifs qui lui ont été rapportés. Mais l’objectivité de sa décision finale est profondément affectée par la personnalité de la personne présentée à lui. Et c’est tout le travail du juge qui est finalement mis en lumière à travers cette histoire.

Erri de Luca écrit un véritable huis-clos judiciaire qu’il m’a été impossible de lâcher. Je vous souhaite à tous d’éprouver ce même plaisir en le lisant.

Bonne lecture !

Maêlle

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