Au revoir là-haut – Pierre Lemaître

   J’en aurai mis du temps à venir à bout de ces 567 pages… Commencé peu de temps après le salon du livre de Paris, je le termine seulement maintenant. Passé la page 312, j’avoue avoir interrompu plusieurs fois ma lecture. La dynamique de l’histoire semblait s’essouffler et moi aussi par la même occasion. Je n’arrivais plus à accrocher à l’histoire, les deux personnages principaux m’exaspérer, j’avais l’impression que l’on n’avançait plus. Ou tout du moins que le livre continuait mais pour aller où ? Je ne voyais pas de perspectives intéressantes qui me motivaient à poursuivre. Mais comme sur un ring de boxe, je refusais de m’avouer vaincue et décidais qu’il fallait envisager la fin par KO. J’ai donc repris ma lecture plusieurs heures durant pour me relancer. Au bout d’une semaine le KO fut prononcé, en ma faveur. C’est une entrée en matière quelque peu négative pour le livre me direz-vous et ce n’est pas tout à fait faux, mais je dois bien admettre que c’est le souvenir le plus prégnant qui demeure : sa longueur, sa lenteur… Mais ce n’est pas tout ce qui me reste. Je garde également à l’esprit une certaine image de la société décrite par l’auteur, de son attitude à l’égard de ces anciens combattants. A l’heure où l’on célèbre en grande pompe le 70ème anniversaire du débarquement sur les côtes normandes, n’oublions pas que nous sommes aussi dans le centenaire de la première guerre mondiale. Et c’est bien de cela que parle ce livre qui a remporté le prix Goncourt.

au revoir là haut

   La guerre puis plus rien. La démobilisation comme on a appelé cette période pour les milliers de soldats ayant survécu au massacre que fut la première guerre mondiale. Albert et Édouard en font parti. Ils sont des survivants. Pour Albert, c’est presque un miracle, il est toujours vivant et en plus à peine amoché. Une petite éraflure rien de plus. Par contre, Édouard c’est autre chose. Une gueule cassée comme on les appellera par la suite. Et comme c’est un peu à cause d’Albert, ce dernier ne va avoir de cesse que d’aider celui qui deviendra par la force des choses un ami. Quitte à basculer dans l’illégalité. Mais Albert et Édouard vont prendre leur revanche. A leur manière. Enfin surtout à la manière d’Édouard : de façon grandiose, avec classe.

   Le récit commence pendant la guerre. L’auteur y décrit les tranchées, les odeurs putrides, le froid, le manque d’hygiène, les rats… Tout ce que la guerre peut générer de pire. Surtout une guerre d’attente comme fut celle-ci. Le tout est d’un réalisme presque déconcertant. On se sent un peu à l’étroit, on étouffe un peu dans ces tranchées et la peur s’insinue doucement en vous. Obus, gaz, canon, arbalète, fusils, baïonnette, chevaux… Tout y est, ainsi que le ciel gris, les oiseaux et la terre labourée par les combats. C’est comme une immersion, aux côtés de soldats et notamment d’Albert. Ainsi, vous allez faire la connaissance d’Albert. Il n’est pas soldat pour un sou Albert. Il est là parce qu’il n’a pas le choix. Il a peur, il s’urine dessus parfois, il sent mauvais, rêve de fin de guerre et de rentrer chez lui. C’est drôle mais vous vous identifiez très vite à Albert. Parce que vous n’avez jamais porter un fusil, que vous n’avez jamais fais dépendre votre vie de votre capacité à être le premier à réagir et à tirer. Alors vous comprenez très bien Albert et ses peurs permanentes. Donc vous aussi vous écoutez attentivement quand le bruit de l’armistice court dans les tranchées, soulageant quelque peu les angoisses latentes de tous ces hommes qui sont rarement soldats par choix. Mais il y a aussi ceux qui profiteront de la guerre pour se faire un nom, devenir quelqu’un : c’est le cas d’Henri d’Aulnay-Pradelle, un ancien noble sans le sou, espérant se faire remarquer en servant sous les drapeaux. Et puis pour terminer, vous allez rencontrer Édouard. Qui deviendra une gueule cassée. Les éclats d’obus, ça ne pardonne pas.

   Voilà une petite présentation des principaux protagonistes car c’est ce triangle qui fonde tout le livre. Dessus viendront se greffer plusieurs personnages secondaires qui vont prendre de plus en plus d’importance au fil du récit. Mais on en revient toujours à ces trois-là. Car ils sont liés par cette guerre.

   Édouard et Albert vont se retrouver ensemble après la démobilisation mais on ne pouvait faire plus opposer comme caractère et façon d’être. Édouard est un exubérant, fils de riche engagé dans l’armée pour faire suer son père. Albert est un homme simple, issu de la classe moyenne grâce à des études de comptable. Il avait une fiancée avec la guerre. Après la guerre il lui semble qu’il n’a plus rien. Et c’est bien là tout le paradoxe de notre société. Une forme de schizophrénie qui consiste à vouloir honorer la mémoire des soldats morts au combat, à les encenser, à vouer un respect à l’uniforme. Et en même temps, Pierre Lemaître décrit sûrement avec justesse, une administration, un État qui se moque de ses survivants. A croire qu’il faudrait culpabiliser d’avoir réussi à sortir vivant de l’enfer. Leur prime de démobilisation met un temps fou à être payée, puis ils ne sont absolument pas aidés pour retourner à la vie civile. Pourtant des médecins diront avoir vu lors de cette guerre de nouveaux « cas » : outre les gueules cassées qui bénéficiaient de soins hospitaliers grâce à l’armée, pour le retour à la vie civile ils devaient toutefois se débrouiller, il y a eu tous les traumatisés « psychologiques ». Édouard est une gueule cassée mais j’ai trouvé qu’Albert, lui, était un traumatisé de la grande guerre. De ceux qui ont peur de tout, se réveillent en sueur et paniqués en pleine nuit… Et pourtant, ces soldats seront livrés à eux-mêmes. Combien se sont donnés la mort une fois revenu dans la société ? Dommages collatéraux d’une guerre qui comptait pourtant déjà bien assez de morts.

   On découvre donc au travers d’Édouard et Albert le Paris post-libération : les tensions qui perdurent, la volonté qu’ont les gens restés à l’arrière d’oublier cette guerre, l’impossibilité pour les anciens soldats de faire comme si ils n’avaient pas connu l’horreur. Vivent ensemble des gens que l’histoire a séparé. Et que l’armistice peine à réconcilier.

   Henri d’Aulnay-Pradelle est l’ambitieux du trio, celui qui cherche à tirer de la guerre tout le profit qu’il peut. Dans son propre intérêt bien entendu. Comme ceux qui ont marchandé des œuvres volées aux juifs durant la seconde guerre mondiale, certains ont marchandé « l’après première guerre mondiale », profitant de la volonté du gouvernement de rendre hommage à ses soldats morts au combat pour mieux s’enrichir. C’est abject ? Je vous l’accorde. Mais c’est malheureusement terriblement humain…

   Je pense que les longueurs que je reproche parfois au récit réside justement dans la lenteur avec laquelle se met en place, non pas l’ambition d’Aulnay-Pradelle mais plutôt la vengeance de nos deux soldats. J’ai cru un instant que l’auteur ne parvenait pas à jouer sur deux tableaux mais la fin démentira cette idée puisqu’il parviendra très bien à tenir en parallèle les deux histoires, celle d’Henri et celle d’Albert et Édouard dans les dernières pages. Mais il fait le choix de d’abord développer une histoire et seulement après la seconde. Ce qui m’a donné l’impression que ça n’avançait absolument pas du côté d’Albert et Édouard. Une impression d’autant plus lourde que les personnages sont complexes à supporter, notamment Albert, perpétuellement paniqué tandis qu’Édouard lui, frise l’indifférence et l’irresponsabilité totale. La suffisance d’Henri et le fait que ça n’évolue que de son côté renforce l’impression de déchéance pour les deux autres personnages.

   Toutefois Pierre Lemaître parvient, lorsqu’il entame sa dernière partie intitulée « Mars 1920 » à redonner du souffle à son récit. Il rebondit, ça y est Albert et Edouard reviennent dans l’histoire ! Je n’ai pas pu m’empêcher de penser « enfin ». Quoi qu’Albert soit pénible et que nous ayons parfois envie de le secouer, il est agréable de les voir à nouveau maîtres de l’histoire. J’ai eu la sensation d’avoir perdu de vue deux bons copains avant de les retrouver pour boire un verre et enfin prendre le temps de discuter. De plus, Édouard devient beaucoup plus moteur ce qui rend les choses d’autant plus intéressantes. Parce que oui, vous l’aurez compris, Édouard m’a bien plu malgré son attitude parfois désinvolte et son caractère de cochon. Il se dégage de lui un amour de la vie qui m’a beaucoup touché.

   Les 200 pages restantes révèlent finalement un certain dynamisme chez l’auteur, proche de celui qu’on peut avoir au début. En somme, je pourrai dire que j’ai eu l’impression de démarrer sur les chapeaux de roue avant de descendre et de stagner à une vitesse d’escargot et de repartir à toute allure. Drôle d’impression qui rend le livre un peu atypique mais la lecture un peu compliquée aussi. Je pense qu’il aurait dû donner ce second souffle plus tôt dans son récit pour ne pas risquer de perdre des lecteurs en cours de route. Néanmoins, Au revoir là-haut est un prix Goncourt accessible à tous. Pierre Lemaître a une écriture très facile à lire, ne fait pas de phrases alambiquées tout en ayant un style travaillé avec des métaphores très belles notamment pour Édouard qui a un côté un peu poète. Il sait varier sa plume, donnant un ton dur et agressif à Henri, paniqué à Albert et poétique à Édouard, offrant à chacun une vraie personnalité au travers des mots.

   Malgré la difficulté éprouvée pour le lire, ça n’en demeure pas moins une belle lecture. Que je conseillerai toutefois à des lecteurs aguerris ou passionnés par le sujet pour aller jusqu’au bout. Si jamais vous êtes en pleine lecture et que vous peinez, je ne peux que vous encourager à poursuivre : les deux cent dernières pages sont les meilleures.

Bonne lecture !

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